Luis Martinez est directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po à Paris, et spécialiste de la Libye*.

Le Temps: La Libye a obtenu des réparations de l’Italie, la libération par Londres du condamné pour l’attentat de Lockerbie, et récemment des excuses d’un officiel américain. De quel pouvoir dispose Tripoli pour voir ainsi tout le monde satisfaire ses exigences?

Luis Martinez: Je ne mettrais pas les excuses du porte-parole américain au même niveau. En se moquant de Kadhafi, il a commis une erreur et s’est exposé sans raison. Il n’y a pas de problème entre les Etats-Unis et la Libye. Pourquoi en créer?

Pour le reste, la réponse est très simple. En Méditerranée, il n’y a que deux pays dont le fonds de réserves dépasse 100 milliards de dollars: l’Algérie et la Libye. La Libye a les moyens de dire: «Sur cinq ans, je vais investir 20 ou 25 milliards de dollars sur les infrastructures, dans la pétrochimie ou l’armement», ce qui suscite énormément d’appétits. Elle signale que son jeu est très ouvert et que deux grands acteurs l’intéressent aussi, la Russie et la Chine. Le critère de sélection de ses partenaires est la non-ingérence dans ses affaires intérieures, point à la ligne. Ce facteur est plus important que le second, l’accès aux champs pétrolifères, où tout le monde est déjà présent: les Américains, les Européens, le Brésil, les Canadiens etc. En ce domaine, les Libyens font bien sûr jouer les clauses diplomatiques, mais avant tout techniques.Un troisième aspect tient au choix stratégique qu’a fait Tripoli au début des années 2000, celui du basculement dans le «bon camp», celui des Etats-Unis et du Royaume-Uni, où la couverture médiatique de la Libye est bien meilleure qu’auparavant car elle est plus économique et financière que politique. Du coup, on permet beaucoup à ce régime, comme de dire ce qu’il veut aux Nations unies.

– Le pouvoir libyen est donc avant tout économique?

– Il ne faut pas négliger la lutte antiterroriste, qui a permis aux Libyens de remporter énormément de points dans les chancelleries occidentales. Dans la lutte conte Al-Qaida dans le Sahel, en Europe, au Pakistan et ailleurs, les Libyens ont démontré une expertise qui a convaincu beaucoup de monde.

– La Suisse, elle, n’a pas réagi à l’appel au djihad de Kadhafi. Aurait-elle dû taper du poing sur la table?

– C’était la meilleure politique. Cela n’aurait fait qu’attribuer une valeur à ses propos. Mieux valait laisser à d’autres dire qu’ils n’étaient pas responsables.

– L’UE présente une façade unie dans ce dossier, à l’exception de l’Italie, qui a clairement pris le parti de la Libye.

– Depuis plus d’un an, l’UE essaie, sans y parvenir, de négocier avec la Libye, comme avec l’Algérie, un plan d’action dans le cadre de la politique européenne de voisinage. Il s’agirait d’intégrer la Libye dans l’architecture européenne de l’approvisionnement énergétique, pour éviter les turbulences et les chantages énergétiques. Tout problème mis en avant par la Libye est donc gênant pour l’UE. En tant que présidente de l’UE, l’Espagne fait son travail dans ce dossier. Quant à l’Italie, c’est très simple. Elle est le principal partenaire commercial de la Libye, qui figure dans tous les programmes d’approvisionnement énergétique de Rome. Il existe des projets à n’en plus finir, et les Libyens prennent des participations dans des entreprises italiennes, qui ont besoin de ces investissements. Les Italiens veulent que les Libyens sachent qu’ils peuvent compter sur eux pendant une période de crispation. Ils ont déjà agi ainsi en 1991-1992, quand la Libye a été menacée de sanctions par le Conseil de sécurité, puis quand l’administration Clinton l’a menacée d’un embargo.

– L’arrestation d’Hannibal Kadhafi a été vécue comme une humiliation par Tripoli. Vit-il aussi comme un affront la liste des 188 personnalités interdites de visa Schengen?

– Sans s’en rendre compte, dans cette affaire, la Suisse est sans doute admirée par beaucoup de Libyens qui sont médusés qu’un pays ait osé mettre Kadhafi et ses proches en quarantaine. Mais, dans le même temps, avec 188 personnes, la dose était un peu forte. Dresser une liste aussi politique a privé les négociateurs d’une marge de manœuvre. Peut-être aurait-il fallu cibler une centaine de personnes dans l’entourage de Kadhafi et faire savoir que le cercle pouvait se refermer progressivement.

– Et maintenant, Tripoli exige des excuses de l’UE…

– Il est difficilement imaginable que l’on en arrive à des excuses européennes. L’opinion publique européenne n’est pas informée des problèmes entre la Suisse et la Libye. La couverture médiatique européenne de cette affaire est très faible. Ensuite, cela paraîtrait aberrant que l’UE s’excuse pour des actes dont elle n’est pas responsable. Enfin, en exigeant des excuses, la Libye cherche à élever l’obstacle à un niveau tel que la crise ne pourra pas se résoudre.

– Mais que gagne-t-elle à faire ainsi monter les enchères?

– Depuis le début, il ne s’agit pas d’une affaire politique mais d’une affaire de symbole: on a touché au cœur de la famille. Hannibal Kadhafi n’a pas obtenu encore des excuses, de l’argent et une réhabilitation.

– L’UE gère-t-elle le dossier avec le pragmatisme nécessaire?

– Elle n’a pas de prise: elle n’a pas de plan d’action avec la Libye pour lui rappeler ses engagements, et la Suisse n’en est pas membre. Elle ne peut par exemple pas imposer d’ultimatum à la Libye pour la libération de Max Göldi.

– Ce dernier a été condamné à 4 mois de prison. Peut-il être retenu à l’issue de sa peine?

– Tout à fait, dès lors qu’il est dans les mains d’une autorité aussi arbitraire que le système judiciaire libyen.

– A l’opposé, quelle chance pour une grâce?

– Elle pourrait venir, mais dans les délais et la conjoncture qui seront les plus favorables à Kadhafi.

* The Libyan Paradoxe , Hurst, 2007.