Pour rendre la rencontre plus conviviale, il est arrivé à Benghazi avec la photo de son petit-fils et, dans la soute de son avion, la Vénus de Cyrène, la statue romaine raflée il y a près de cent ans par des archéologues italiens. Mais sous la tente du colonel Kadhafi, Silvio Berlusconi a surtout mis sur la table un chèque de 5 milliards de dollars en forme d'indemnités pour clore le contentieux post-colonial avec la Libye avant de déclarer: «Après les moments tragiques de l'occupation italienne et au nom du peuple italien, je me sens en devoir de présenter mes excuses et de manifester notre douleur pour ce qui s'est passé il y a tant d'années.»

«L'Italie s'excuse pour les massacres, les destructions et la répression contre le peuple libyen durant l'occupation coloniale», a salué en retour le colonel Kadhafi qui depuis des années exigeait un acte solennel de contrition de la part de l'ancienne puissance coloniale présente en Tripolitaine et Cyrénaïque de 1911 à 1943.

Déjà en 1999, le président du Conseil de l'époque, le démocrate de gauche Massimo D'Alema, avait demandé pardon pour les «martyrs de notre violence» à savoir près de 100000 victimes libyennes. L'année précédente, un premier document bilatéral avait même été élaboré pour mettre un terme aux rapports difficiles entre les deux pays. Mais au-delà des paroles, le colonel Kadhafi exigeait, auprès des gouvernements italiens successifs, des réparations. En particulier, la construction d'une autoroute traversant la Libye de la frontière tunisienne jusqu'aux confins avec l'Egypte.

«Moins de clandestins et plus de pétrole»

Rome traînait des pieds ne souhaitant débourser quelques dizaines de millions d'euros. De retour au pouvoir au printemps dernier, Silvio Berlusconi a finalement décidé de reprendre les négociations et d'ouvrir son porte-monnaie en ne cachant pas ses intentions: «L'accord nous permettra d'avoir moins de clandestins et plus de gaz et de pétrole libyen qui est d'une excellente qualité.» Payé à coup de 200 millions d'euros d'investissements par an, pendant un quart de siècle, le réchauffement des relations avec Tripoli devrait ainsi faciliter l'accès du marché libyen aux entreprises italiennes et surtout à l'ENI (la société italienne des hydrocarbures) d'y renforcer ses positions.

Au delà, la question de l'immigration a été déterminante. Cela fait en effet des années que la Libye utilise les départs, depuis ses côtes, de bateaux chargés de clandestins comme un moyen de pression en direction de l'Europe et en particulier de l'Italie. Dans le cadre des accords précédents, Rome et Tripoli avaient envisagé des patrouilles maritimes mixtes pour empêcher les traversées. Le nouveau cours entre les deux pays devrait permettre une mise en œuvre concrète de ce projet afin d'éviter les vagues d'arrivées à Lampedusa.

D'une certaine manière, l'accord vise ainsi à fixer de l'autre côté de la Méditerranée la frontière migratoire de l'UE en confiant, non sans un certain risque, le soin au colonel Kadhafi de freiner l'émigration africaine vers l'Europe. Rome a d'ailleurs promis de fournir à la Libye un système radar satellitaire cofinancé par l'UE pour contrôler les frontières méridionales du pays et réduire les flux en provenance d'Afrique subsaharienne.

L'ensemble de la presse italienne a salué dimanche l'accord qui selon le quotidien Il Messaggero met fin à «à un siècle de violences, de guerres, de répression et d'engagements trahis» et «permet, se félicite le Corriere della Sera, d'espérer endiguer l'immigration clandestine par voie de mer».