A peine revenus de leur calvaire sud-philippin, les six otages fraîchement libérés de Jolo ont dû avoir un léger choc à leur arrivée à Tripoli mardi. En lieu et place de la meute de journalistes attendus, des centaines de Libyens en liesse s'étaient donné rendez-vous, moins pour les accueillir que pour acclamer leur guide, Muammar al-Kadhafi. L'inusable chef d'Etat libyen, qui, peu après sa prise de pouvoir en 1969, a établi sur son pays une dictature originale, entre idéaux socialistes et culture bédouine, a été la véritable star de la journée. Ses portraits – brandis de nulle part – avaient déjà ponctué le parcours des otages lors de leur départ des Philippines ou de leur halte aux Emirats arabes unis. Même le luxueux avion qui les a amenés à Tripoli avait été gracieusement dépêché par le colonel. Mardi, dans la capitale libyenne pavoisée de vert, la couleur de l'islam et de la révolution kadhafienne commémorée le 1er septembre, son effigie était sur tous les murs. Mais l'original a pris soin de rester invisible.

Pourtant, les visiteurs de marque ne manquaient pas: Charles Josselin, ministre français de la Coopération, Christoffer Zöppel, numéro deux du Ministère allemand des affaires étrangères, étaient là, tout comme deux collègues ministres libanais et sud-africain. Les deux premiers avaient même pris soin d'adresser au guide leurs chaleureux remerciements par radio et télévision interposées. Avec leurs otages respectifs, ils ont été amenés dans le quartier de Bab al-Azziziya, où l'ancienne résidence de Muammar al-Kadhafi avait été bombardée en 1986 par des Etats-Unis désireux de venger les victimes américaines d'un attentat contre une discothèque de Berlin, dans lequel la Libye aurait été impliquée. L'opération américaine avait fait 37 morts, dont la fille adoptive de Kadhafi. Selon des analystes, c'est de cette époque que date la haine viscérale du guide à l'égard de l'Occident en général et de l'Amérique en particulier.

«N'oubliez jamais»

Les ruines de la demeure présidentielle, transformées depuis en monument national, étaient ornées pour l'occasion de drapeaux libyens, de posters géants de Kadhafi, des photos de sa fille morte et des autres disparus. C'est devant cette demeure détruite que les six ex-otages, écrasés de fatigue au fond de fauteuils en peluche, ont dû supporter les hymnes à la gloire de leur sauveur. Juste auparavant, ils avaient déjà dû se rendre à l'actuelle résidence de Kadhafi. Son fils, Saif al-Islam, qui préside la fondation à l'origine du paiement de leurs rançons, n'ayant pas pris la peine de se déplacer à Bab al-Azziziya, c'est un représentant anonyme de celle-ci qui a lu son discours, se terminant par ces mots: «N'oubliez jamais celui qui vous a libérés, le colonel Muammar al-Kadhafi.»

Cette mise en scène digne du roi Ubu a une logique. Longtemps considéré comme l'apôtre du terrorisme international, notamment après l'explosion, en décembre 1988, du Boeing de la Pan Am au-dessus du village écossais de Lockerbie, Kadhafi veut montrer aujourd'hui son visage humanitaire: sans son entremise, les otages demeurés aux mains des rebelles philippins n'auraient sans doute pas été libérés de sitôt et l'Occident le sait. Le choix de Bab al-Azziziya, symbole du terrorisme à l'américaine, est un retentissant pied de nez infligé aux Etats-Unis à l'heure où les guérilleros (ou bandits, c'est selon) du groupe Abu Sayyaf affirment avoir kidnappé un des leurs (lire ci-dessous). Nul doute que l'aide de Kadhafi provoquerait beaucoup de grincements de dents à Washington, qui boycotte toujours toute relation avec la Libye.

La gratitude des Français et des Allemands, notamment, devrait permettre au guide de rentrer dans le jeu international, espère Tripoli. Mais Kadhafi a encore quelques efforts à faire en matière de relations publiques. Outre l'humiliation que son absence à la cérémonie n'a pas manqué de causer aux officiels occidentaux, le traitement réservé aux journalistes étrangers a été pour le moins bizarre. Embarqués dans un autobus avec l'assurance qu'on les amenait à l'aéroport pour l'arrivée des ex-otages, ils ont été enfermés plusieurs heures dans la résidence du chef de l'Etat. Pourtant, mercredi, le cirque médiatique kadhafien continue: une Conférence mondiale pour la justice, la paix et la liberté est au menu…