Un général vainqueur renvoyé, congédié – en un mot: sacqué! (Voir LT du 29 juillet) Du jamais vu dans nos sociétés occidentales où la tradition exige la glorification de celui qui a plu aux dieux de la guerre. Il faut aller chercher dans certaines républiques bananières semblables mœurs expéditives qui limogent l'«homme fort» en treillis dès qu'il déplaît au dictateur local. Washington rejoindrait-elle, en totale inconscience, cette sorte d'exotisme institutionnel? Difficile à croire.

Cependant… La victime a quatre étoiles, une brillante carrière, un dossier sans bavure. Le général Wesley Clark, qui vient de tomber, est un général vainqueur. Il était commandant suprême de l'OTAN. Les septante-huit jours de campagne aérienne, c'est lui. L'écrasement des forces de Milosevic, c'est encore lui. La «libération» du Kosovo, c'est toujours lui. En cette fin juillet, on pourrait difficilement trouver, de par le monde, un général plus vainqueur que lui. Sacqué!

Le général Clark quittera ses fonctions à la tête de l'OTAN – on lui offrirait une ambassade – trois mois avant la fin de son mandat. Le fait de ne pas avoir attendu l'expiration normale de sa mission prouve que son départ s'apparente à une sanction. D'ailleurs, l'intéressé a appris sa disgrâce alors qu'il séjournait dans les pays Baltes: un simple coup de téléphone de Washington, une heure à peine avant la sortie des journaux avec l'information…

Le général conserva la maîtrise de ses nerfs en expliquant qu'il s'agissait d'«une mesure de routine». «Lorsque l'aventure d'un militaire est terminée, a-t-il lâché, elle est terminée, Voilà tout.» De la Maison-Blanche et du Pentagone est aussitôt monté un concert de louanges qui enveloppa Clark. «Un superbe commandant, un travail admirable», souligna Samuel Berger, le conseiller pour la Sécurité nationale. On limoge, mais en gardant toutes les formes.

Restent les raisons. Les observateurs en trouvent quatre. Clark aurait voulu des bombardements beaucoup plus agressifs, donc plus ramassés dans le temps, et surtout que le choix des objectifs soit laissé aux militaires et non aux politiques. Depuis le début de l'offensive, Clark s'était montré un partisan résolu d'une opération terrestre constamment rejetée par l'Administration démocrate qui en redoutait les risques électoraux.

Autoritaire, parfois cassant, premier de la promotion 1966 à West Point, Clark avait fini par s'entourer d'adversaires: William Cohen, le chef du Pentagone, ne lui témoigna aucune estime particulière et les membres de l'état-major s'aigrirent en se voyant assimilés à des potiches. La quatrième raison de cet humiliant départ est avancée par Kenneth Allard, colonel en retraite et professeur à Georgetown University. Selon lui, Clark a été «sabré» parce qu'en haut lieu on s'est aperçu qu'une grossière erreur avait été commise dans cette guerre antiserbe: confier une campagne de bombardements à un général de l'armée de terre. Erreur explicable: pendant cinquante ans, l'OTAN a guetté les blindés soviétiques qui auraient pu déferler dans les plaines européennes. Dans ce scénario, le chef de l'OTAN devait être un terrien, pas un aviateur. Les Balkans ont bouleversé les données du problème. On l'a constaté trop tard. Mais la leçon est d'un intérêt capital: désormais, les conflits locaux seront réglés du ciel. D'ailleurs, le successeur de Clark, le général Joseph Ralston, no 2 de l'état-major, appartient à l'U.S. Air Force.