Présidentielle américaine

Comment expliquer Trump à ses enfants

Correspondant du Temps pendant cinq ans aux Etats-Unis, Stéphane Bussard quitte un pays fracturé. Il jette un regard personnel sur ce que lui inspire l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche

Après avoir vécu plus de cinq ans dans l’Amérique de Barack Obama, j’avais le sentiment de pouvoir partir l’âme tranquille, de laisser derrière moi un pays attachant par sa croyance en un avenir toujours meilleur, en une Union toujours plus parfaite. Un pays dont l’hétérogénéité en fait un laboratoire humain unique, bien que compliqué.

L’impensable s’est produit

Et puis il y a eu le 8 novembre. L’impensable élection à la Maison-Blanche d’un homme d’affaires, milliardaire, prédateur sexuel et raciste. Pour plus d’une moitié des Américains, ce fut un 11-Septembre en pire, car lors des attentats terroristes de 2001, le pays était uni. Ce fut aussi mon 11-Septembre. Mes enfants et mon épouse ayant la nationalité américaine, j’ai pu prendre la mesure du profond questionnement identitaire que suscite l’avènement d’une présidence Trump. Ce fut pour moi un 11-Septembre car l’élection d’un candidat aussi dépourvu de respectabilité, de vision, de sens du bien commun, a bafoué ma conception du vivre ensemble, des règles élémentaires de culture du compromis, pierre angulaire de la démocratie.

«Difficile d’être un parent ce soir»

Le traumatisme psychologique provoqué par la victoire de Donald Trump et donc la défaite de Hillary Clinton a touché beaucoup de parents. Ancien collaborateur de l’administration Obama, Van Jones l’a souligné sur CNN au bord des larmes: «C’est difficile d’être un parent ce soir. Vous dites à vos enfants, ne sois pas une brute, ne sois pas intolérant, fais tes devoirs et sois prêt. Et puis vous avez ce résultat (élection).» Quand Max, 13 ans, qui fréquente l’école publique PS 94 à Manhattan, a dit: «C’est le jour le plus déprimant de toute ma vie», sa mère, non Américaine, avoue ne pas avoir su comment répondre.

L’onde de choc provoquée par l’élection de Donald Trump «a eu un impact jusque dans notre cour de récréation», relève Dylan, 9 ans, qui fréquente l’école publique PS9. «Nous en parlions tous mercredi. J’ai même un copain qui essayait de faire de la médiation. Il disait qu’il fallait garder sa paix intérieure. Mais beaucoup se demandaient ce qu’il allait se passer. Est-ce qu’ils vont vraiment construire un mur, renvoyer les clandestins et briser des familles?»

Des enseignants qui tentent de rassurer leurs élèves

Certains enseignants ont estimé que le thème Trump était trop un facteur de division pour en parler à l’école. D’autres y ont au contraire consacré plusieurs heures. Ils ont aussi cherché à rassurer les enfants scolarisés de clandestins apeurés par le discours très anti-immigration du futur président.

Amanda Brown, diplômée de Wellesley, la même université que celle fréquentée par Hillary Clinton, est professeure de littérature dans un lycée près de Boston. Elle relève qu’il était déjà difficile d’apprendre aux élèves à être respectueux alors qu’ils voyaient Donald Trump durant la campagne électorale donner l’exemple inverse. Avec l’élection du républicain à la Maison-Blanche, son comportement répréhensible «est normalisé, institutionnalisé.»

Après l’euphorie, la désillusion

L’événement Trump a causé chez moi une désillusion similaire à celle que j’ai éprouvée récemment en voyant les Etats-Unis et la Russie replonger dans une nouvelle Guerre froide et les pays d’Europe se replier sur eux-mêmes sous la poussée d’un nationalisme résurgent. Ayant assisté en direct à la chute du Mur de Berlin, je fus saisi par l’euphorie de l’espoir, de tous les possibles. Barack Obama fut l’équivalent américain de la chute du Mur de Berlin. Donald Trump, ce sont les barbelés qu’a érigés le gouvernement de Viktor Orban à la frontière hongroise.

Diaboliser les élites, une forme d’avilissement

On peut bien sûr critiquer à juste titre les élites enfermées dans leur tour d’ivoire, mais leur diabolisation est aussi une forme d’avilissement. Mon confrère du quotidien de Long Island Zachary Dowdy le souligne: «Il est étonnant qu’on juge plus authentiques des gens qui s’expriment par leurs tripes que les intellectuels réfléchissant aux problèmes de demain. Pourquoi ces derniers seraient-ils moins authentiques?»

Dans un essai publié en 1992, le journaliste Carl Bernstein déplorait déjà l’émergence d’une «culture idiote» du stupide et du grossier qui devenait déjà la norme. L’historien américain Richard Hofstadter s’étonnait dans un livre de la puissance montante de «l’anti-intellectualisme» dans la culture et l’histoire des Etats-Unis.

Se souvenir de l’Amérique d’Obama

Je quitte donc deux Amérique qui ne se parlent plus. Plutôt que songer à ce que sera celle de Trump, je garderai surtout à l’esprit celle de Barack Obama, un président qui a eu ses travers, mais qui m’a fasciné par sa capacité à penser à long terme, par sa foi dans l’acte politique, par sa croyance en la puissance de la diplomatie. Selon de vieilles grilles de lecture européenne qui n’ont pas manqué de m’exaspérer, beaucoup ont voulu voir dans les années Obama une démission de la première puissance mondiale, une Amérique faible.

Pour moi, ce fut au contraire l’incarnation d’une Amérique en pleine mutation démographique, ouverte, moderne, multiculturel qui a pris la mesure du XXIe siècle. Une Amérique dont la force est sa quête d’inclusivité. Avec Donald Trump, Rudy Giuliani et Corey Lewandowski à la Maison-Blanche, je ne suis pas sûr que mes enfants rêveront toujours d’Amérique.

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