États-Unis

Explosif ou pas? Une chose est sûre: Robert Mueller a livré son rapport

Le Ministère de la justice doit désormais décider s’il va divulguer toutes les conclusions du procureur indépendant sur l’affaire russe ou pas

Le seul à ne pas être fébrile, aux Etats-Unis, est probablement le procureur spécial Robert Mueller. Il doit même être soulagé. Il vient de rendre vendredi soir son rapport tant attendu après environ deux ans d’enquête, alors que Donald Trump est parti passer son week-end dans sa résidence de Floride. C’est désormais au Ministère de la justice de décider s’il va rendre le rapport public ou pas. Et si oui, s’il le publie en entier ou caviardé.

Dès ce week-end?

Démission? Destitution? Pendant des mois, l’enquête de Robert Mueller sur les soupçons de collusion entre Moscou et l’équipe de campagne de Donald Trump durant la présidentielle de 2016 a donné lieu à toutes sortes de spéculations quant au sort du président. Le ministre de la Justice, Will Barr, est sous pression des démocrates, qui insistent depuis des semaines pour que le rapport soit rendu public. Ils ont menacé de convoquer Robert Mueller et d’assigner le gouvernement en justice si cela n’était pas le cas.

Vendredi, le ministre s’est voulu rassurant sur un point. «Il est possible que je sois en position de vous informer des principales conclusions du procureur spécial dès ce week-end», a-t-il écrit aux membres des commissions judiciaires du Congrès. «Il est impératif que Will Barr rende le rapport complet public et fournisse les documents qui l’accompagnent ainsi que ses conclusions au Congrès», ont revendiqué les chefs de file démocrates Nancy Pelosi et Chuck Schumer, dans une déclaration écrite. «Il ne doit pas donner au président Trump, ses avocats ou son équipe le moindre aperçu des conclusions ou des preuves du procureur spécial Mueller», ont-ils encore réclamé.

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Le rapport, qui n’est accompagné d’aucune nouvelle inculpation, pourrait décevoir, en n’étant qu’un résumé très factuel des principaux éléments recueillis pendant l’enquête, une sorte de «feuille de route» à partir de laquelle le Congrès devra ensuite décider si Donald Trump a commis des «crimes majeurs» capables de justifier une procédure de destitution. L’enjeu est bien de déterminer si Donald Trump a agi de concert avec les Russes pour faciliter son élection en 2016. Mais aussi s’il y a eu obstruction à la justice de la part du président en limogeant brutalement James Comey, le patron du FBI, en mai 2017, et en faisant pression sur l’enquête en cours. Sur ce point, Donald Trump a vaguement laissé entendre ce vendredi, sur Fox News, qu’il s’attendait à être accusé d’obstruction à la justice.

«Les prochaines étapes sont du ressort du ministre de la Justice et nous avons hâte que le processus suive son cours. La Maison-Blanche n’a pas reçu le rapport du procureur spécial et n’a pas été informée de son contenu», a précisé de son côté Sarah Sanders, la porte-parole de la Maison-Blanche.

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37 inculpations

Nommé le 17 mai 2017, peu après le limogeage brutal de James Comey, le procureur spécial Robert Mueller, lui-même ex-chef de la Police fédérale, s’est très vite entouré d’une équipe de prestigieux enquêteurs. Son rapport a été finalisé après plus de 200 poursuites pénales et 37 inculpations (34 individus, dont 29 agents russes, et trois entreprises).

Le contenu d’un rapport de la CIA, dévoilé par le Washington Post en décembre 2016, avait allumé la mèche de ce qui a souvent été dépeint comme la bombe capable de faire exploser la présidence Trump. Il soulignait que Moscou avait interféré dans l’élection présidentielle de 2016 dans le but de faire élire Donald Trump. C’est bien sur les liens entre son entourage et les Russes que Robert Mueller s’est focalisé, dans une affaire à tiroirs multiples.

En clair: l’équipe de campagne de Donald Trump, voire le candidat lui-même, a-t-elle soutenu les actes de piratage informatique commis par les Russes, ou même incité les hackers à agir ainsi? Pour rappel, des e-mails piratés sur les comptes de démocrates, dont celui de l’ex-directeur de campagne d’Hillary Clinton, ont été transmis à WikiLeaks et rendus publics. Le FBI menait déjà une enquête sur l’entourage de Donald Trump depuis juillet 2016.

«Chasse aux sorcières»

Les premières inculpations sont tombées le 30 octobre 2017. Celles de Paul Manafort, l’ex-directeur de campagne de Donald Trump, de son associé Richard Gates, et de George Papadopoulos, chargé des questions de politique étrangère pendant la campagne. Quelques jours plus tard, c’est Michael Flynn, l’ancien conseiller à la sécurité nationale du président, qui a à son tour été inculpé. Donald Trump a très vite dénoncé une «chasse aux sorcières», assurant à de très nombreuses occasions qu’il n’y a jamais eu de «collusion».

En février dernier, une audition publique de Michael Cohen au Congrès a fait grand bruit. Michael Cohen, c’est l’ex-avocat de Donald Trump, celui qui a déclaré être prêt à «prendre une balle» pour son patron. Pris dans les filets de Robert Mueller en marge de l’affaire russe, il a depuis tourné sa veste et collaboré avec la justice. Il a traité Donald Trump de «tricheur, de «raciste» et de «menteur». Condamné à une peine de prison, il a confirmé avoir versé de grosses sommes d’argent à deux maîtresses supposées de Donald Trump, pour acheter leur silence et éviter que leurs révélations ne nuisent au candidat. Il a aussi reconnu, après avoir d’abord menti, avoir mené des discussions à propos d’une Trump Tower à Moscou pendant la campagne électorale. Michael Cohen a par contre admis ne pas avoir de «preuves concrètes» de collusion avec les Russes.

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Ce genre d’auditions, les démocrates, désormais majoritaires à la Chambre des représentants, comptent les multiplier. Plusieurs enquêtes ont déjà été lancées. Ils sont par contre divisés à propos de l’idée de lancer une procédure de destitution: le Sénat étant en mains républicaines, les chances d’aboutir sont faibles. Car il faudrait deux tiers des voix, et donc une vingtaine d’élus républicains prêts à lâcher leur président. Prudente, Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants, a toujours déclaré vouloir d’abord prendre connaissance des conclusions du rapport Mueller. Ce week-end, tout Washington les attend avec impatience.



L’enquête russe en dix dates (par l’AFP)

22 juillet 2016: Le site Wikileaks commence à publier des dizaines de milliers d’e-mails volés dans l’équipe de campagne de la candidate démocrate Hillary Clinton. Le FBI soupçonne des hackeurs russes et ouvre secrètement une enquête sur une possible ingérence de Moscou dans l’élection.

6 janvier 2017: Dans un rapport, les services de renseignement américains affirment que le président russe Vladimir Poutine a ordonné une campagne d’intrusions informatiques et de manipulation des réseaux sociaux pour favoriser l’élection de Donald Trump et discréditer Hillary Clinton.

13 février 2017: Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale du nouveau président, démissionne. Il est sous le coup d’une enquête pour avoir discuté, avant l’inauguration de Donald Trump, avec l’ambassadeur russe à Washington. Il a depuis plaidé coupable de «parjure» et attend sa sentence.

9 mai 2017: Trump limoge le directeur du FBI James Comey, qu’il accuse d’être partial à son encontre. Face aux réactions outrées, l’ancien directeur du FBI Robert Mueller est nommé, huit jours plus tard, procureur spécial chargé de l’enquête russe, avec de larges marges de manœuvre.

30 octobre 2017: L’ancien directeur de campagne de Donald Trump Paul Manafort et son ancien associé Rick Gates sont inculpés pour des fraudes liées à leurs activités de lobbying en Ukraine auprès des autorités pro-russes, jusqu’en 2014. Paul Manafort est arrêté en juin 2018 après avoir tenté de contacter des témoins. Il est condamné en février 2019 à sept ans et demi de prison sans avoir rien livré de significatif lors de ses interrogatoires.

16 février 2018: Robert Mueller met la pression sur le Kremlin en inculpant 13 Russes, dont un proche de Poutine, Evgueni Prighozine, accusés d’avoir animé la campagne anti-Clinton et pro-Trump depuis l’Agence de recherche sur l’internet basée à Saint-Pétersbourg.

9 avril 2018: Le FBI perquisitionne les bureaux et la résidence de l’avocat personnel de Donald Trump, Michael Cohen. Ce dernier écope en décembre de 3 ans de prison pour fraude, violation des lois sur la campagne électorale – il a payé en 2016 deux femmes pour qu’elles taisent leur liaison supposée avec Trump – et parjure.

13 juillet 2018: Robert Mueller inculpe douze agents du renseignement russes pour avoir piraté les ordinateurs du Parti démocrate.

25 janvier 2019: L’ancien conseiller informel et vieil ami de Donald Trump Roger Stone est arrêté et inculpé par le procureur spécial qui l’accuse d’avoir menti à ses enquêteurs au sujet de ses échanges avec Wikileaks avant la publication des e-mails démocrates. Remis en liberté sous caution, il refuse de plaider coupable.

22 mars 2019: Robert Mueller transmet son rapport final au ministre de la Justice, Bill Barr, à qui il revient désormais de le rendre public.

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