Roumanie

Ex-tortionnaires communistes traqués

D’anciens responsables de la répression politique durant la période pro-soviétique pourraient être traduits en justice. Leur condamnation serait une première dans un pays qui a toujours du mal à affronter son passé

Plus de vingt-trois ans ont passé depuis la fin de la période communiste en Roumanie. Mais la jeune équipe de l’Institut d’investigation des crimes du communisme (IICCMER) ne veut pas déposer les armes. Son but: faire condamner les anciens tortionnaires de cette sombre époque. Depuis plusieurs mois, elle mène des enquêtes sur 35 anciens responsables de centres de détention et de camps de travail. Aujourd’hui âgés de 81 ans à 99 ans, ils sont soupçonnés d’avoir commis des assassinats politiques durant les années 1950 et au début des années 1960.

Nouveau Code pénal

«Nous ne voulions pas parler de nos investigations avant d’avoir des éléments concrets à charge, ­explique Andrei Muraru, le directeur de l’institut. A l’heure actuelle, nous savons que toutes ces personnes vivent en Roumanie, nous avons même leurs adresses.» Sur la base de ses enquêtes, l’IICCMER va saisir la justice roumaine pour que des poursuites soient engagées.

Une procédure pénale visant un groupe important d’officiers avait déjà été ouverte en 2007, à la demande de l’institut. «Cette fois, nos enquêtes sont individuelles et nous disposons de preuves indubitables, comme les témoignages d’anciens détenus ou des rapports issus des archives de la Securitate [l’ancienne et redoutée police politique], précise Andrei Muraru. Nous allons d’ailleurs saisir la justice très rapidement pour deux cas.»

En plus de ces investigations minutieuses, l’institut s’appuie sur un changement du Code pénal roumain intervenu au printemps dernier, et qui est plutôt favorable à ce travail de mémoire. Jusqu’à présent, seuls les crimes de génocide, de guerre ou contre l’humanité étaient imprescriptibles. Aujourd’hui, tous les meurtres le sont, notamment les crimes «particulièrement graves». Dénomination qui pourrait englober les différents chefs d’accusation reprochés aux 35 anciens hauts fonctionnaires.

Toutefois, la route est encore longue et incertaine avant de voir des sentences prononcées, car le doute plane encore sur l’application de cette nouvelle loi. Sera-t-elle rétroactive? Les juristes ne sont pas tous d’accord sur la question. «La procédure de l’IICCMER aura, de toute façon, bien plus de chances d’aboutir si elle est traitée en tant que crime contre l’humanité. Dans ce cas, nous sommes certains que la loi sera vraiment rétroactive», relève Laura Stefan, experte judiciaire et chantre de la lutte anti-corruption en Roumanie.

Immenses camps de travail

Epaulés par les Soviétiques, les communistes roumains ont créé un système répressif particulièrement féroce au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Dans un pays qui était majoritairement hostile au nouveau régime, ils ont usé de tous les moyens pour faire taire leurs opposants. Des dizaines de milliers d’intellectuels et prisonniers de droit commun ont été torturés dans les prisons ou envoyés de force pour travailler au «canal». Long de plus de 70 kilomètres, ce chantier pharaonique, qui relie depuis les années 1980 le Danube au port de Constanta sur la mer Noire, a servi de prison à ciel ouvert. Des milliers de forçats y sont morts de faim et de fatigue dans l’indifférence de la nomenklatura. Ce sont justement ceux qui dirigèrent ces immenses camps de travail qui sont aujourd’hui dans le viseur de l’institut d’investigation.

Malgré toutes les horreurs perpétrées jusqu’en 1989 et l’insurrection populaire, il aura fallu attendre décembre 2006 pour que la Roumanie condamne officiellement le communisme. Un geste tardif, qui témoigne des douleurs encore prégnantes du passé de ce pays traumatisé par l’une des dictatures les plus dures d’Europe de l’Est.

A la chute de Nicolae Ceausescu, en 1989, une partie de l’appareil administratif de l’ancien régime s’est maintenue à la tête de l’Etat, empêchant les tentatives de lustration. «Aujourd’hui, le problème est pourtant différent, estime le jeune historien Mihai Burcea. Si l’on ne parvient toujours pas à condamner nos anciens tortionnaires, c’est surtout en raison d’une indifférence pour cette période qui s’est généralisée dans notre classe politique, qui ne prend tout simplement pas conscience de l’importance de ces procès.»

Du fait de leur âge avancé, il existe peu de chances que les 35 tortionnaires communistes retrouvés par l’institut soient envoyés derrière les barreaux. Mais leur condamnation, même symbolique, serait une réparation morale que beaucoup de Roumains attendent encore aujourd’hui.

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