Jabucice. Dans ce petit village de Sumadija, le cœur géographique et historique de la Serbie, les bureaux de vote sont restés vides une bonne partie de la journée, dimanche, pour le premier tour de l'élection présidentielle. Par discipline et tradition, beaucoup de personnes âgées ont accompli leur devoir électoral dès les premières heures de la matinée, mais en fin de journée, le taux de participation ne dépassait guère 35% des inscrits, comme dans la plupart des bureaux de vote ruraux de la région.

Comme tous les jours d'élection, Ljubisa Jovic a mis son plus beau costume, la tête coiffée du calot traditionnel des combattants serbes. Durant la Seconde Guerre mondiale, il avait rejoint dès l'âge de 16 ans les partisans communistes de Tito, faisant notamment le coup de feu contre les Tchetniks, les nationalistes serbes monarchistes. Pour la première fois, Ljubisa, longtemps électeur du Parti socialiste de Slobodan Milosevic, a voté en faveur de Tomislav Nikolic, le candidat du Parti radical serbe (SRS), l'extrême droite ultranationaliste, arrivé en tête du scrutin avec 30,7% des voix selon les premières estimations.

«Nikolic est originaire de la région et de toute façon, tous les autres politiciens nous ont déçu. Les scandales succèdent aux affaires, tandis que les gens vivent toujours plus mal. Les radicaux promettent de remettre de l'ordre en Serbie, il faut les laisser tenter leur chance.» Les enfants de Ljubisa sont choqués par le choix de leur père, mais sa petite-fille Vera reconnaît que beaucoup de gens ont voté radical dans le village. «Les Serbes votent pour celui qui a le pouvoir. Nikolic fait désormais figure de chef, d'homme fort, et la masse le suit. Les Serbes volent toujours au secours du vainqueur», regrette cette enseignante d'une trentaine d'années, qui a, elle, voté en faveur de Boris Tadic, le candidat du Parti démocratique.

«Déliquescence politique»

A Belgrade, le sociologue Milo Petrovic reconnaît également qu'une barrière psychologique a sauté. «Autrefois, beaucoup de gens n'osaient pas voter pour Nikolic. Maintenant, ils considèrent que sa victoire est possible et qu'elle pourrait être préférable au surplace et à la déliquescence politique dans laquelle la Serbie ne cesse de s'enliser», commente-t-il.

En effet, trois ans et demi après la chute de Slobodan Milosevic, le camp démocratique est plus divisé que jamais. Le gouvernement dirigé depuis février dernier par Vojislav Kostunica regroupe les nationalistes du Parti démocratique de Serbie (DSS), les monarchistes du Mouvement serbe du renouveau (SPO) et les libéraux du G17 +, tandis que le Parti démocratique (DS), la formation de Zoran Djindjic, le premier ministre assassiné le 12 mars 2003, se retrouve dans l'opposition. La mauvaise campagne du candidat de la coalition gouvernementale pourrait remettre en cause la survie du cabinet Kostunica, tandis que Boris Tadic, le candidat du DS, crédité de 28% des voix, s'impose de plus en plus comme le nouvel homme fort du camp réformateur. Les partis membres de l'actuelle coalition gouvernementale ont pourtant concentré toutes leurs critiques sur des affaires de corruption impliquant des personnalités proches du DS.

On comprend, dans ce contexte délétère, que les arguments de l'extrême droite fassent mouche auprès d'une population lassée des éternels jeux politiciens.