Ratko Mladic l’assène depuis le box des accusés à La Haye: il est fier de son armée et de son uniforme. Ses étoiles de général n’y changeront rien, l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie est désormais aux ordres des juges du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). A partir de ce mercredi 16 mai, date d’ouverture prévue de son procès, Ratko Mladic devra répondre de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis en Bosnie-Herzégovine entre octobre 1991 et novembre 1995. C’est le dernier grand procès du TPIY créé par les Nations unies en 1993. Après lui, il ne restera aux magistrats que le procès de l’ancien chef des Serbes de Croatie, Goran Hadzic, prévu en octobre.

Ratko Mladic, né en 1941 à Bozinovici (est de la Bosnie) pendant la Deuxième Guerre mondiale, est l’homme qui a transformé en victoires militaires les objectifs stratégiques arrêtés par Radovan Karadzic, le chef politique des Serbes de Bosnie. Lesquels objectifs tenaient en une expression: épuration ethnique. C’est l’époque où la Serbie de Slobodan Milosevic finançait, supervisait et envoyait en Bosnie des officiers et des paramilitaires, sous la bénédiction de l’Eglise orthodoxe. «Messieurs, nous avons obtenu les officiers que nous demandions», déclarait à ses hommes Radovan Karadzic en 1992, selon les pièces à conviction du procureur. «J’ai demandé Mladic.»

Promu chef d’état-major de l’armée des Serbes de Bosnie en mai 1992, Ratko Mladic présente à ses officiers le programme et prévient: «Ce que nous faisons doit être gardé comme notre secret le plus profond.» Ce secret, Ratko Mladic le compile dans son journal de guerre, saisi derrière la garde-robe de son épouse par la police serbe, lors de perquisitions à son domicile de Belgrade, en 2008 et 2010. «Se séparer des Croates et des Musulmans pour toujours», écrivait-il alors. «Une partie de Sarajevo doit être à nous», il faut «avoir un passage vers la mer» et «établir un lien avec la Serbie sur la Drina», le fleuve qui marque la frontière entre la Serbie et la Bosnie, deux entités faisant partie, jusqu’au début de 1992, des six républiques formant la Yougoslavie. Les batailles militaires de Ratko Mladic visent les civils non serbes. Pendant quatre ans, ces derniers ont été déportés, exterminés.

Habitué des prétoires de La Haye, le procureur américain Dermot Groome reproche à Ratko Mladic trois crimes majeurs. D’abord, avoir répandu la terreur «parmi la population civile de Sarajevo à travers une campagne de tirs ciblés et de bombardements». Durant les quarante mois d’un siège qui a fait plus de 11 000 morts, des gamins, des vieillards, des civils sont tombés jour après jour sous les balles des snipers serbes, perchés sur les collines qui surplombent la ville.

Deuxième opération reprochée à Ratko Mladic, la prise d’otages de personnels des Nations unies. En mai et juin 1995, près de 200 membres de l’ONU sont enlevés par les forces bosno-serbes et utilisés comme bouclier humain pour empêcher toute intervention de l’OTAN. A l’époque, l’opération «Krivaja 95» était déjà en ordre de marche. C’est le troisième crime reproché à Mladic: l’élimination des Musulmans de Srebrenica. C’est ce dernier crime qui lui vaut l’inculpation de génocide.

Le 11 juillet 1995, l’enclave stratégique de Srebrenica, déclarée zone protégée par les Nations unies deux ans plus tôt, tombe aux mains des forces serbes. Mais cette fois, l’ONU est silencieuse et les avions de l’OTAN restent à terre. A Srebrenica, les hommes sont séparés des femmes et des enfants, sous le regard impuissant d’un bataillon de Casques bleus néerlandais. Les jours suivants, près de 6000 hommes sont exécutés au fusil et au pistolet, dans des écoles, des fermes, des hangars. Les femmes et les enfants sont déportés par autobus vers les «territoires libres» de Bosnie.

Entre le 14 et le 17 juillet, jours du massacre, Ratko Mladic aurait un alibi, affirme son avocat, sans donner plus de détails. Pour l’accusation, le général était alors à Belgrade. A son retour, et pendant les mois qui suivirent, les forces serbes ont déplacé, à la pelleteuse, les corps des 6000 tués, pour camoufler leurs crimes.

Les deux principaux dirigeants de la République serbe de Bosnie, Ratko Mladic et Radovan Karadzic, ont été mis en accusation par le Tribunal international en novembre 1995. Commence alors une longue cavale, qui se termine le 26 mai 2011 pour Ratko Mladic. Vieilli, amaigri, l’officier est arrêté par la police serbe dans la maison d’un cousin, à Lazarevo, un village de Serbie. Les enquêteurs du procureur de La Haye connaissaient depuis longtemps la cachette du général bosno-serbe, protégé pendant des années par des militaires et les nationalistes de Belgrade.

Depuis sa création, le TPIY a jugé 123 accusés et s’est penché sur tous les épisodes de la guerre de Bosnie-Herzégovine. Des généraux ont été condamnés pour le siège de Sarajevo et le massacre de Srebrenica. Les officiers qui entouraient Mladic, ses bras droits, ont tous été jugés. Les pièces à conviction sont considérables et peu d’avocats se sont battus pour défendre Ratko Mladic à La Haye. «Les preuves dans cette affaire sont abondantes, il y a peu à gagner dans un procès pareil», explique une juriste.

Pour Branko Lukic, l’avocat de Ratko Mladic, le procureur est «myope» et a une vision «unilatérale» des guerres d’ex-Yougoslavie. L’avocat serbe, aguerri aux prétoires de La Haye, n’a pas encore dévoilé toute sa stratégie, mais il assène que «c’est la collaboration des puissances extérieures avec les parties au conflit qui a mis le feu» à la Yougoslavie. Pour Ratko Mladic, ce sont «les milices paramilitaires formées par les musulmans de Bosnie qui ont créé un climat de peur pour les Serbes et les Croates».

Selon le général serbe, qui prétend ne pas avoir choisi la guerre mais protégé son peuple, la Bosnie, présidée par le Musulman Alija Izetbegovic depuis 1990, s’était alliée à des groupes islamistes, «combattants de la guerre sainte». Ratko Mladic affirme à ses juges être un homme fatigué et malade. Ses avocats demandent un ajournement du procès de six mois, le temps de mieux préparer leur défense. Mais dix-sept ans après la chute de Srebrenica, Ratko Mladic va devoir affronter le regard de ses victimes, et faire face à ses crimes.

U Le TPIY a refusé mardi de récuser le juge Alphons Orie, président en charge de la procédure contre l’ex-général Ratko Mladic, et de reporter l’ouverture de son procès. (AFP).

«Ce que nous faisons doit être gardé comme notre secret le plus profond», déclare-t-il à ses officiers en 1992