Les vrombissements des bolides réunis à Manama, la capitale de Bahreïn, pour le Grand Prix de Formule 1 couvriront cette année encore les cris des manifestants. Bernie Ecclestone, le patron de la F1, l’a promis, les manifestants n’empêcheront pas les pilotes de tourner en rond. Les autorités du royaume ont déployé les grands moyens pour s’assurer que rien ne viendra perturber le bon déroulement de la compétition dont les premiers essais commencent ce vendredi. Mais loin du circuit de Sakhir et du centre de Manama, protégés par des cordons de sécurité, les opposants au pouvoir royal espèrent faire entendre leurs slogans «Non à la Formule 1 du sang!» ou «Votre course est un crime!»

Samira Rajab, ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement, a assuré que la compétition avait «des incidences positives sur l’économie bahreïnie». Le ton se voulait rassurant, les journalistes sont invités à ne s’intéresser qu’aux pilotes et à leurs performances. Le Grand Prix (GP) est l’occasion d’une opération de communication: la capitale n’a pas lésiné pour tenter de faire oublier la crise politique. La contestation, qui agite l’émirat depuis l’hiver 2011 et a contraint les organisateurs du GP à annuler leur édition 2011, a été étouffée dans le sang et dans une indifférence quasi-totale. Le royaume a pu accueillir les pilotes en 2012, donnant l’illusion d’une normalité retrouvée. L’édition 2013 s’ouvre avec des acteurs identiques et une problématique inchangée. La crise politique ressemble à une impasse.

Pour la directrice du Centre bahreïni pour les droits de l’homme, Maryam al-Khawaja, les demandes de l’opposition et de la société civile n’ont pas bougé: «Nous réclamons la liberté d’expression et des droits politiques. Mais nous nous heurtons au refus obstiné du souverain.» Ce qui a changé en revanche ce sont les méthodes employées pour museler les opposants: «Les arrestations se sont multipliées, les brutalités policières aussi. La torture dans les commissariats et dans les prisons est devenue la règle. Pire, les policiers, depuis cinq jours, investissent les écoles et appréhendent des adolescents.» Depuis samedi dernier, cinq élèves ont été embastillés. Dans un rapport publié le 16 avril, Amnesty international dénonce un récent amendement au Code pénal qui permet au gouvernement de condamner à 5 ans de prison quiconque aura offensé le roi, sa famille, le drapeau ou les symboles de la monarchie: «Les autorités utilisent le Code pénal pour criminaliser la liberté d’expression et réduire les opposants au silence.»

Samira Rajab balaye les critiques: «Les violences sont le fait de jeunes animés par des groupes à la solde de l’Iran», a-t-il déclaré mercredi. «Depuis le début de la contestation en 2011, les autorités du royaume utilisent la même rhétorique. Elles accusent les agents iraniens de fomenter les troubles», explique Agnès Levallois, consultante et spécialiste du Moyen-Orient. Maryam al-Khawaja précise: «Jamais la police n’a pu étayer ces allégations. Aucune preuve de l’implication de l’Iran dans les manifestations n’a pu être établie. De plus, nos revendications n’ont rien de religieux, elles ne concernent que les droits de l’homme, aux antipodes de ce que prône Téhéran.»

L’archipel de Bahreïn (qui signifie en arabe deux mers) se trouve entre deux nations rivales: l’Arabie saoudite et l’Iran. Depuis le XVIIIe siècle, la dynastie Al-Khalifa, sunnite et proche des monarchies du Golfe, règne sans partage. Mais la majorité de la population, chiite comme en Iran, n’est pas associée au pouvoir et écartée des postes importants dans l’administration, la police et l’armée.

L’opposition, dont le principal parti, Al-Wefaq, réclame une plus grande participation des chiites au pouvoir. «Elle demande l’instauration d’une monarchie parlementaire, qui associe les partis politiques à la gestion du pays, mais pas la fin de la monarchie», explique Agnès Levallois. «Le roi Hamed ben Issa al-Khalifa craint qu’en accédant aux demandes de démocratisation, il ouvre une boîte de Pandore et que le processus aboutisse à la disparition de la monarchie. Au sein de la famille royale, certains sont plus conciliants et verraient d’un bon œil des aménagements qui permettraient, en donnant des gages à l’opposition, de pérenniser son pouvoir», ajoute-t-elle. Derrière la monarchie bahreïnie, les Saoudiens veillent au grain: ils s’opposent à toute concession qui pourrait faire le jeu de l’Iran et, plus encore, redoutent que le mouvement fasse tache d’huile chez eux, où vit une importante minorité chiite.

A peine arrivé chez lui, tard jeudi soir, après une manifestation violente à Manama, Said se désole: «Nous voulions une tribune pour relayer nos revendications. Mais ce GP offre juste un prétexte au roi pour nous opprimer.»

«Nos revendications n’ont rien de religieux, elles ne concernent que les droits de l’homme»