La scène se déroule en plein Mea Shearim, le quartier religieux de Jérusalem. Sur des balcons, des hommes sont en train de placarder des affiches appelant leurs compatriotes à ne pas aller voter aux élections israéliennes de mardi: «Le messie ne viendra pas des urnes», expliquent les banderoles. Soudain, une rafale de vent fait tomber l'une d'elles sur le chapeau d'un quidam, provoquant une empoignade immédiate entre des dizaines de passants, tous vêtus du même costume noir. Il faudra l'intervention d'une patrouille de police pour ramener le calme.

La relation qu'entretiennent les juifs ultra-orthodoxes avec la politique n'est pas simple. Estimant que la création d'Israël est une affaire divine et non humaine, certains d'entre eux s'affichent comme antisionistes et ne reconnaissent pas l'Etat d'Israël. D'autres, au contraire, sont politiquement très marqués à droite et défendent un nationalisme radical.

La place qu'occupent les «ultras» dans la société israélienne est devenue l'un des principaux thèmes de la campagne électorale. Le parti laïque Shinouï (changement) est en effet en train de se convertir en la deuxième force politique du pays, derrière le Likoud d'Ariel Sharon, avec un seul mot d'ordre: lutter contre l'emprise des «parasites» religieux. Le chef du Shinouï, l'ancien journaliste vedette Tommy Lapid, demande par exemple que les étudiants religieux fassent leur service militaire, dont ils sont exemptés actuellement, et qu'on mette fin aux divers privilèges fiscaux et sociaux dont bénéficient les orthodoxes. Il exige aussi une séparation claire entre l'Etat et la religion, qui passerait notamment par la reconnaissance du mariage civil.

A Mea Shearim, Tommy Lapid n'est pas loin d'être perçu comme le diable. «Il y a toujours eu des extrémistes, explique Aaron Ptihy, qui vend des livres religieux dans le quartier. Mais la religion juive a résisté durant trois mille ans. Elle survivra aussi aux attaques de Lapid.»

«Propagande antireligieuse»

A l'entrée de Mea Shearim, d'autres pancartes interpellent le visiteur: «Arrêtez ça. N'entrez pas dans notre quartier avec des habits offensants.» Le parti pour lequel va voter Aaron Ptihy, le Judaïsme unifié de la Torah, proclame notamment qu'il va «mettre fin à l'influence des éléments étrangers dans la société israélienne et garantir un Etat juif fort». L'un de ses responsables, Zev Leff, estime aussi qu'il faut «promouvoir à tous les niveaux l'éducation juive pour lutter contre la propagande antireligieuse».

Mis en veilleuse avec l'irruption de l'Intifada, le choc entre laïcs et ultrareligieux est d'autant plus frontal qu'il tend à se substituer à un combat gauche-droite qui n'existe pratiquement plus. Mais, derrière ces querelles internes à la société juive, beaucoup voient aussi des enjeux clairement liés au conflit avec les Palestiniens. Pour la droite, en effet, une société israélienne laïque «manquerait de liens historiques et émotionnels avec la terre d'Israël». «Les Palestiniens croient que l'avenir leur appartient parce qu'ils voient que les Israéliens ont perdu la vision d'eux-mêmes comme peuple enraciné sur cette terre», mettait en garde récemment le commentateur de droite Jonathan Rosenblum.