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Face aux djihadistes, la rébellion syrienne en échec

Jamal Maarouf, chef rebelle modéré du nord de la Syrie, a été défait par le Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida

Face aux djihadistes du Front Al-Nosra, la rébellion syrienne en échec

Au début de l’année, il était considéré comme le nouveau chevalier blanc de l’insurrection syrienne. En quelques jours, au mois de janvier, Jamal Maarouf et ses hommes avaient bouté les djihadistes de l’Etat islamique (EI) hors de la province d’Idlib, dans le nord du pays. Armé par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, le chef du Front des révolutionnaires syriens (FRS) incarnait l’espoir d’un retour en force des rebelles modérés. Ses troupes devaient même figurer parmi les bénéficiaires du plan, annoncé en septembre par Barack Obama, visant à entraîner plusieurs milliers d’insurgés syriens, dans le cadre de la lutte contre l’EI.

Le projet devra être revu. Car, en fin de semaine dernière, le FRS s’est effondré sous les coups de boutoir du Front Al-Nosra. Auréolée de son rôle de premier plan dans la lutte contre le régime et ses alliés, notamment le Hezbollah chiite libanais, la branche syrienne d’Al-Qaida s’est emparée de la plupart des bases du FRS dans le djebel Al-Zawiya, une région montagneuse au sud d’Idlib.

Les assaillants ont notamment mis la main sur le QG souterrain de Jamal Maarouf, creusé dans la roche du village de Deir Sounboul pour résister aux bombardements de l’aviation syrienne.

Selon le réseau d’information Sham, l’ex-maître des lieux se serait réfugié en Turquie, à l’instar d’un grand nombre de ses combattants, d’autres préférant passer sous les ordres d’Al-Nosra.

La débandade est emblématique de la dislocation de la rébellion dans le nord de la Syrie, sous les assauts conjoints des djihadistes et des loyalistes, qui progressent à Alep. «Al-Nosra veut créer son émirat, il veut s’emparer d’un territoire, à la manière de l’Etat islamique», témoigne Abou Ali, un combattant du FRS, installé à Reyhanli, une ville turque adossée à la frontière syrienne.

Accusations de corruption

Ancien ouvrier dans la construction, Jamal Maarouf fut l’un des premiers à prendre les armes dans le gouvernorat d’Idlib. A la tête de la Brigade des martyrs de Syrie, un groupe fondé en décembre 2011, il a contribué à chasser les forces gouvernementales de cette région. Quoique empreint du conservatisme de rigueur dans les campagnes syriennes, l’homme n’est ni salafiste ni Frère musulman, contrairement à beaucoup de ses pairs dans la rébellion.

Son aura de guerrier a été peu à peu ternie, cependant, par des accusations de corruption. On lui reproche de détourner à son profit les fonds que lui envoient ses bailleurs saoudiens. Ses rivaux le surnomment Jamal Makhlouf, en référence à Rami Makhlouf, le cousin de Bachar el-Assad, prédateur numéro un de l’économie syrienne.

Les premiers accrochages avec le Front Al-Nosra remontent au début de l’année 2014, peu après la création du Front des révolutionnaires syriens, qui amalgame une quinzaine de brigades. Les deux groupes se disputent le contrôle de la contrebande de pétrole avec la Turquie voisine. Quand il apparaît au début de l’été que le FRS est l’un des récipiendaires des missiles anti-tanks envoyés par Washington aux rebelles, la rivalité prend un tour idéologique. Les djihadistes se mettent à voir dans la formation de Maarouf un embryon de Sahwa, ces milices sunnites que les Etats-Unis avaient mobilisées en Irak pour défaire Al-Qaida.

La crainte des djihadistes d’être attaqués par les rebelles s’accroît en septembre, lorsque l’aviation américaine, partie en guerre contre l’Etat islamique, frappe l’une de leurs positions. «Les Etats-Unis s’y sont pris à l’envers, confie un diplomate européen. Ce bombardement a accru le prestige d’Al-Nosra dans les zones libérées. Dans un contexte d’exacerbation du sentiment anti-chiite, le mouvement profite aussi de son engagement contre le Hezbollah. Il est davantage en phase avec la rue que Maarouf, qui s’est discrédité par ses abus.»

Al-Nosra a utilisé cette popularité pour se tailler un nouveau fief. Après avoir été expulsé pendant l’été de la province de Deir ez-Zor par l’Etat islamique, le groupe avait besoin de retrouver un ancrage territorial. Signe que son offensive dans le djebel Al-Zawiya ne se limite pas à un règlement de comptes avec le FRS, ses forces ont aussi investi le QG de Harakat Hazm, un autre groupe armé soutenu par Washington. La franchise syrienne d’Al-Qaida stationne désormais à quelques kilomètres de Bab Al-Hawa, un poste frontière vital pour l’opposition, au niveau de Reyhanli. «Al-Nosra se comporte de plus en plus comme l’Etat islamique, s’alarme Mohamed Aboud, un commandant de l’Armée syrienne libre (ASL), la branche modérée de la rébellion. Ses hommes vont nous écraser les uns après les autres si nous ne bougeons pas. Nous n’avons pas le choix. Il faut passer à l’attaque.»

Priorité à Alep

La question est loin de faire l’unanimité parmi les rebelles. La plupart des groupes armés du nord de la Syrie jouent la carte de la neutralité. Soit parce qu’ils redoutent le Front Al-Nosra, soit parce qu’ils répugnent à secourir Maarouf, soit encore parce qu’ils donnent la priorité à Alep, que l’armée régulière de Bachar el-Assad est en passe d’encercler. «Nous n’avons aucune sympathie pour Al-Qaida. Nous pensons même que nous figurons sur sa liste noire. Mais nous pensons qu’il n’est pas judicieux d’ouvrir un troisième front, après celui contre le régime et celui contre Daech [acronyme arabe de l’Etat islamique]», insiste Farès Bayoush, le chef militaire du Régiment 5, un nouveau groupe qui a les faveurs, lui aussi, des Etats-Unis.

Dans la cafétéria de Reyhanli, Abou Ali bombe le torse. En bon soldat du FRS, il jure de partir à la reconquête du djebel Al-Zawiya. Mais son serment sonne faux. Pour lui comme pour ses compagnons, alanguis sur une banquette, le regard rivé sur un jeu télévisé, la guerre semble terminée. Et surtout perdue.

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