Lorsqu’ils ont vu des militaires bloquer les ponts sur le Bosphore à 22 heures le soir du 15 juillet, et des avions de chasse raser les toits de leurs immeubles dans un vacarme assourdissant, les Turcs ont tout de suite compris: leur armée renouait avec ses vieux démons. Mais avant que le soleil se lève sur le 16 juillet, ils avaient compris autre chose: les putschistes étaient prêts à tout – au point de bombarder le centre de la capitale, Ankara – mais certainement pas prêts tout court. Et ils avaient manqué leur coup. Dans le sang (208 morts au moins, dont 145 civils, sans compter les putschistes), la honte (on n’oubliera pas de sitôt ces centaines de soldats levant les mains en l’air en signe de reddition) et une désorganisation qui confine à l’amateurisme.

Ils avaient tout planifié. Qui allait occuper quel poste, tout.

Que les auteurs du putsch raté n’aient constitué qu’un «petit groupe» au sein de la grande armée turque (613 500 membres), comme l’ont annoncé rapidement les autorités, n’explique pas en soi l’échec de leurs plans. En 1960, un petit groupe d’officiers avait renversé par la force le gouvernement élu du premier ministre Adnan Menderes, inaugurant une tradition dont les putschistes du 15 juillet espéraient reprendre le flambeau. «Ils avaient tout planifié. Qui allait occuper quel poste, tout», a expliqué lundi le chef du gouvernement, Binali Yildirim, en référence aux documents trouvés sur les putschistes. Au fait des exemples du passé, ils ont accouru vers minuit à la télévision publique pour annoncer leurs intentions (détail anachronique à l’heure des réseaux sociaux et des chaînes satellites), affirmant vouloir «préserver les acquis de la République», dans le style le plus pur de leurs prédécesseurs.

Mais ils ont commis deux graves erreurs: compter sur le soutien du reste de l’armée et s’imaginer que les Turcs, à défaut de les applaudir, se barricaderaient chez eux dès l’annonce du couvre-feu. Rien de tout cela ne s’est produit. Le chef d’état-major, Hulusi Akar, a refusé de signer le communiqué des putschistes, malgré la menace des armes et les stigmates de torture qu’il porte encore sur le cou. Le chef de la 1re armée (la plus grande unité de l’armée turque), Ümit Dündar, s’est exprimé à la télévision dès 1 heure du matin pour marteler que «les forces armées ne soutiennent pas la tentative de putsch». Contacté avant son lancement par un groupe de putschistes qui lui demandaient son appui, Ümit Dündar a d’abord joué de ruse, expliquant vouloir «réfléchir» et en profitant pour prévenir le président Erdogan.

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Les comploteurs du 15 juillet déconnectés de la réalité de la société turque

Les cerveaux du coup de force n’avaient pas davantage prévu que des dizaines de milliers de citoyens descendraient dans les rues, au péril de leur vie, se couchant sous les chars, malmenant, voire lynchant, des soldats, leur arrachant l’arme des mains et les livrant à la police. Ces Turcs n’étaient pas tous, comme on l’a lu parfois, des partisans du président. Contraste saisissant avec les avenues désertes du 12 septembre 1980, pour ne citer que le plus célèbre des derniers coups d’Etat. Et preuve de la déconnexion des comploteurs du 15 juillet avec les réalités de la société turque actuelle.

Il se peut que les putschistes aient dû avancer la date de leur coup de force, suggèrent plusieurs observateurs qui s’interrogent sur les raisons de leur improvisation. Selon le quotidien «Cumhuriyet», un procureur d’Izmir se préparait à réclamer le 16 juillet la garde à vue de plusieurs officiers pro-Fethullah Gülen (ce prédicateur accusé d’être l’instigateur du coup), l’une des possibles explications du déclenchement du putsch dans la soirée du 15. Quoi qu’il en soit, les auteurs du coup de force ont trouvé face à eux un pouvoir politique certes d’abord pris de court, mais extrêmement bien préparé à la riposte, rodé par plus de deux ans et demi de purges dans ses institutions, et disposant à l’évidence de longues listes de suspects.

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Depuis les premières heures de la tentative de putsch, dans les commissariats et les palais de justice, les autorités s’attellent au «grand nettoyage». Au moins 7543 personnes ont été placées en garde à vue lundi (dont 6038 soldats, 600 civils et 755 magistrats) et 316 personnes incarcérées. Ce nombre devrait évoluer rapidement, a assuré le premier ministre, Binali Yildirim, rappelant que 2745 juges et procureurs étaient sous le coup d’une enquête. Les raids visent les complices présumés du putsch, dont certains sont toujours recherchés, mais aussi tous les fonctionnaires soupçonnés de faire allégeance à Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis. Lundi, le Ministère de l’intérieur a limogé 8777 employés, dont 7899 policiers, préalable certain à des poursuites judiciaires. Le Ministère des finances a fait de même pour quelque 1500 employés, tandis qu’une circulaire interdisait aux fonctionnaires (sauf exceptions) de quitter le pays jusqu’à nouvel ordre et imposait à tous les Turcs de présenter une attestation de la sécurité sociale pour voyager à l’étranger. «Nous allons demander des comptes pour chaque goutte de sang versé», a martelé, les larmes aux yeux, le chef du gouvernement.