France

Face aux migrants, la justice blessée

Pour les fonctionnaires français chargés de l’asile, le procès du passeur niçois Cédric Herrou trahit surtout l’impasse du dialogue entre autorités et militants promigrants

Comment défendre d’un côté le droit d’asile, et ne pas soutenir de l’autre Cédric Herrou, ce passeur azuréen de la vallée de la Roya contre lequel le tribunal de Nice a requis, vendredi dernier, huit mois de réclusion avec sursis?

Michel est l'un des agents de l’Office français des réfugiés et apatrides (OFRA) qui, en 2016, a accordé la protection du statut de réfugié à 35 000 migrants sur le territoire français. Vendredi, lui et quelques collègues ont organisé «à chaud» un débriefing sur le procès de l’agriculteur contestataire de 37 ans qui, depuis deux ans, aidaient les migrants échappés du camp de la Croix-Rouge à Vintimille (Italie), à pénétrer dans l’Hexagone.

En août 2016, Cédric Herrou, proche des collectifs de militants «No Border» – très présents sur le site démantelé en octobre de la «jungle» de Calais – avait été interpellé à son domicile de Breil-sur-Roya, au nord de Menton, pour avoir convoyé des clandestins dans sa camionnette au nom du «devoir d’humanité». En octobre, l’intéressé s’était de nouveau retrouvé à la Une pour son soutien à un autre passeur, le chercheur Pierre-Alain Mannoni, poursuivi puis relaxé par la justice pour des faits similaires. Alors, héros ou délinquant? Qu’en penser après la parution de sa photo en première page du New York Times sous le titre: «Fraternité en action»?

«Chacun doit jouer son rôle»

«Ce que l’on voit tous les jours ne correspond pas à ce cliché du volontaire résolu à aider les migrants envers et contre tout, nuance Michel, qui tient à rester anonyme. La vérité est que tout irait mieux si chacun jouait son rôle dans ce drame des migrants. Si, à Vintimille, les Italiens ne laissaient pas transiter les clandestins en fermant les yeux, si les militants associatifs nous épaulaient pour accélérer le traitement des demandes d’asile, si les «No Borders» avaient un peu plus conscience des réalités locales et si l’on renvoyait les déboutés de l’asile, ce qui arrive trop rarement. On ne peut pas accueillir en niant ces réalités.»

La presse semblait la semaine passée avoir choisi son camp. D’un côté, un militant de 37 ans piégé par son humanité. De l’autre, des juges au service de la raison d’Etat. Vrai? «C’est une caricature, rétorque un haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur. En 2016, quatre demandes d’asile sur dix ont été acceptées, soit 30% de plus qu’en 2014. Le budget de l’OFRA a, pour sa part, doublé en quatre ans, de 35 à 70 millions d’euros. La France a consacré l’an dernier, tous services confondus environ 800 millions d’euros à l’accueil des migrants, et enregistré 90 000 nouvelles demandes d’asile (contre 400 000 en Allemagne). Il n’y a pas d’un côté les bons et de l'autre les méchants.»

Faut-il, pour autant, déférer devant la justice ceux qui bravent les interdits? A Calais et à Grande Synthe, les deux principaux foyers de concentration des migrants dans le nord de la France, la riposte est immédiate. «Les No Borders nous ont souvent compliqué la tâche», nous confiait en octobre, la sénatrice-maire de la ville, Natacha Bouchard, lors de la démolition du bidonville où se trouvaient près de 6000 migrants. En cause? L’instrumentalisation politique du dossier par la gauche radicale, et la non prise en compte des réalités locales.

«Qui décide du niveau de fraternité»?

Dans la région niçoise où vit Cédric Herrou, le souvenir de l’attentat au camion du 14 juillet est ainsi très vif. Conseiller municipal de Nice, Maurice Alberti estime que les passeurs de Menton-Vintimille comme l’agriculteur de la vallée de la Roya, même bien intentionnés, compliquent une donne politique déjà très explosive, avec un Front national à plus de 40% des voix. «Qui décide du niveau de fraternité, s’énervait-il devant nous en novembre? Les activistes promigrants ou les électeurs?»

Le cas de la vallée de La Roya est emblématique. Si les migrants accueillis par Cédric Herrou étaient surtout Erythréens (auxquels l’OFRA accorde en général la protection), la plupart de ceux qui passent la frontière au nord de Vintimille sont originaires d’Afrique de l’Ouest, donc très susceptibles de voir leurs demandes d’asile rejetées. Leur destination n’est pas non plus exclusivement la France, certains désirant remonter vers la Suisse ou l’Allemagne.

Le procès de Cédric Herrou, dont le jugement sera connu le 10 février, est par ailleurs intervenu alors que les retours de migrants à Calais questionnent le bon fonctionnement de la dispersion de l’accueil sur le territoire français. Un rapport du défenseur des droits, Jacques Toubon estime qu’il s’agit surtout d’une «gestion des flux», pas d’une solution durable. «Le procès de Nice démontre que, sur les migrants, la confiance n’est pas au rendez-vous entre l’Etat et les associations, déplore notre interlocuteur au Ministère de l’Intérieur. La justice, dès lors, ne peut qu’en sortir blessée.»

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