Le «bec d'or» d'Alan Garcia ne marche décidément qu'en campagne électorale. Pour tenter de sauver une popularité en berne, le président péruvien au charisme usé a dû limoger son gouvernement vendredi dernier, au milieu d'un scandale de corruption. Le dirigeant social-démocrate, sorti de sa première présidence (1985-1990) haï par l'électorat au milieu d'une débâcle économique, des pots-de-vin et des attentats de la guérilla, lutte aujourd'hui contre les spectres de son passé.

«Arrangements»

Il y a dix jours, un enregistrement diffusé par les médias a révélé de possibles «arrangements» entre un haut fonctionnaire et un ancien ministre influent d'Alan Garcia, Romulo Leon, pour attribuer un contrat pétrolier à l'entreprise norvégienne Discover Petroleum. Ce qui se présentait comme une «bonne affaire», pour les deux hommes, avec un versement d'au moins 100000 dollars, a fini par emporter le gouvernement deux ans après la réélection du président.

Les Scandinaves ont prudemment décidé de se retirer du pays, rejetant toute faute sur les intermédiaires locaux, et le fonctionnaire a été arrêté. Mais Romulo Leon a pris la fuite avec aisance, provoquant les soupçons sur des complicités de haut vol. Vendredi, menacé d'une motion de censure par un parlement où il se trouve en minorité, le chef de l'Etat demandait la démission de tout son gouvernement, en stigmatisant les «rats» qu'il avait lui-même nommés. Le premier ministre, Jorge del Castillo, avait été évoqué comme «facilitateur» sur les écoutes.

Vilipendés, les sortants ont tenté de défendre leur bilan: «Il ne faudrait pas qu'une conversation de deux personnes sur des pots-de-vin ruine deux ans de travail», a demandé le ministre démissionnaire de l'Energie, Juan Valdivia. Converti au libéralisme et aux privatisations après ses tentatives malheureuses de nationalisation dans les années 1980, Alan Garcia peut en effet se vanter d'avoir obtenu un rythme de croissance annuelle de 8% depuis 2007.

Mais les fruits de cette prospérité record sur le continent, impulsée par les cours des hydrocarbures, sont mal répartis: presque 40% de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté, concentrée dans l'intérieur rural du pays. C'est là aussi qu'Alan Garcia affronte l'électorat le plus hostile: à la présidentielle, son opposant de gauche nationaliste Ollanta Humala avait flirté avec les 80% dans certaines régions des Andes.

Retour du Sentier lumineux

Pour refermer la fracture, le président a appelé à la tête du gouvernement une figure de la gauche, dirigeant régional reconnu, Yehude Simon. Emprisonné pendant huit ans par un tribunal d'exception pour apologie du terrorisme sous le président autoritaire Fujimori (1990-2000), dont il était opposant farouche, il promet aujourd'hui de «créer la confiance». «Nous mènerons une lutte à mort contre la corruption», annonce-t-il déjà. Mais il ne devrait pas infléchir la politique économique. Les ministres de l'Economie et du Commerce ont été maintenus en place, notamment en vue d'un accord de libre-échange avec la Chine.

D'autres tâches tout aussi ardues attendent Yehude Simon. Quelques heures avant la démission de son prédécesseur, le Sentier lumineux a perpétré son attaque la plus meurtrière en dix ans, tuant 14 militaires et deux civils dans le sud-est du pays. Loin de la force obtenue à son apogée, à la fin des années 1980, la guérilla maoïste mystique ne disposerait plus que de quelques dizaines de combattants, concentrés dans une région de culture de coca. Mais leurs excès, avec des tortures de paysans soupçonnés d'aider les autorités, s'ajoutent aux exécutions sommaires commises par l'armée pour rappeler aux Péruviens des années noires: celles du premier mandat de leur président.