Les maires des 35 000 communes de France sont désormais en première ligne face à l'épidémie de Covid-19 qui déferle sur la France. Après l'avoir envisagé dans la journée, Emmanuel Macron a renoncé à reporter les élections municipales prévues les 15 et 22 mars. «J'ai interrogé les scientifiques sur ce scrutin. Rien ne s'oppose à ce que les Français se rendent aux urnes», a expliqué le président lors d'une allocution télévisée jeudi soir, après avoir présenté cette crise sanitaire comme «la plus grave qu'ait connu la France depuis un siècle».

La solution, malgré les risques que présente l'afflux de 44,7 millions d'électeurs dans les bureaux de vote souvent installés dans les écoles ou les salles communales: le respect des règles strictes d'hygiène énoncées cette semaine par le Ministère de l'intérieur. «Il conviendra de veiller au respect strict des barrières sanitaires. Je fais confiance aux maires et au civisme de chacun. Il est important, en suivant l'avis des scientifiques, de préserver la continuité de notre vie démocratique. Rien ne s'oppose à ce que les Français, même les plus vulnérables, se rendent aux urnes», a-t-il poursuivi. 

Pari audacieux

Le pari est audacieux. Pire: il met sur les épaules de très nombreux maires ruraux, d'ordinaire appuyés en priorité par des conseillers municipaux et des assesseurs retraités, une responsabilité d'autant plus lourde que ce scrutin se déroule en deux tours. A Saint-Pierre-le-Moûtier, dans la Nièvre, les 1500 électeurs se retrouveront ainsi dimanche dans les deux écoles de la commune, avant que celles-ci ne ferment «jusqu'à nouvel ordre», comme l'a indiqué le président de la République. Idem pour les crèches, collèges, lycées et universités dès ce lundi afin de réduire «la propagation du coronavirus». «Un service de garde sera mis en place région par région» pour que les personnels «indispensables à la gestion de la crise sanitaire puissent faire garder leurs enfants et continuer d'aller au travail», a ajouté le chef de l'Etat.

Le maire sortant de Saint-Pierre, Pierre Billard, qui a suivi tous les préparatifs, avoue donc son inquiétude: «Un scrutin, c'est toujours un saut dans l'inconnu, expliquait-il cette semaine au Journal du Centre, le quotidien local. Que se passera-t-il avec les personnes les plus âgées, qui ne doivent pas se déplacer?» La décision – prise en début de semaine – d'autoriser les directeurs des maisons de retraite communales à signer les votes par procuration (d'ordinaire validés par la gendarmerie dans les campagnes françaises), pose en effet de nombreuses questions pour ces municipalités éloignées. «La clé d'un vote réussi, c'est les bonnes volontés. Mais qui va se déplacer dimanche?» interroge le maire vosgien Jean Vogel, auteur de L'Appel de Saâles (Ed. La Nuée Bleue), un plaidoyer pour les maires ruraux. 

Pas les seuls concernés

Ces maires des campagnes ne sont bien sûr pas les seuls concernés. Le maintien du scrutin à deux tours pose des problèmes logistiques et sanitaires bien plus compliqués dans les métropoles, où l'afflux d'électeurs aux heures de pointe peut poser des questions, côté contamination. Surtout pour les seniors à qui Emmanuel Macron a demandé, de fait, un quasi-confinement volontaire: «Je demande ce soir à toutes les personnes âgées de plus de 70 ans de rester autant que possible à leur domicile, a justifié le président français. Elles doivent limiter leurs contacts au maximum.»

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Conséquence de ces entraves annoncées à la mobilité électorale, la maire sortante de Paris, Anne Hidalgo, a déjà demandé, dans un message aux futurs votants, d'étaler leurs déplacements, voire de se coordonner avec des proches pour ne pas se retrouver trop nombreux devant les isoloirs, qui seront «ouverts» (pas dans une pièce fermée) par mesure d'hygiène.

Pourquoi, dans ces conditions et alors que le pic de l'épidémie pourrait intervenir entre les deux tours, avoir pris ce risque? Emmanuel Macron, qui a fait référence aux avis positifs des scientifiques, semble surtout avoir craint la levée de boucliers de l'opposition. Le président du parti Les Républicains (droite), Christian Jacob, avait dès jeudi après-midi, commencé à parler de «coup d'Etat» en cas de report. Le tollé aurait vite été général. Une hypothèse nourrie par le fait qu'en raison de l'actuelle suspension de l'Assemblée nationale et du Sénat – indispensable pour voter une loi de report du scrutin –, la seule solution institutionnelle aurait été le recours à l'état d'urgence, via l'activation de l'article 16 de la Constitution qui donne, en période de crise, des pouvoirs étendus au chef de l'Etat.

Aussitôt reprochée

Une concentration des responsabilités, assurée d'être aussitôt reprochée à l'exécutif, dont la majorité, mal en point dans la plupart des sondages, reste mal ancrée dans les territoires. «Emmanuel Macron a fait le choix de ne pas créer un clivage politique de plus en renonçant à un report des municipales. Une crise politique intérieure aurait ajouté à la crise sanitaire et à la crise économique, argumente le sénateur La République en marche (majorité) André Gattolin. Son discours, axé sur le service public de la santé et très critique sur la mondialisation, lui permet aussi de faire passer un message de centre gauche qui peut faire bouger les lignes en temps de crise.»

A l'Association des maires ruraux de France, qui représente les élus des communes de moins de 3500 habitants (environ 32 000 sur 35 000), l'annonce du maintien du scrutin est en revanche surtout interprétée comme la preuve d'un... retard à l'allumage de la part du gouvernement. «Ce report était devenu impossible à force d'attendre, explique un de ces cadres, ex-maire d'une commune lorraine. En vérité, Emmanuel Macron a cru que la France pourrait faire face, et il espère que ce geste politique redonnera confiance à la population.» La participation aux municipales, traditionnellement forte, décline depuis plusieurs scrutins.

Elle est passée en vingt ans de 75 à 65% environ, mais elle reste très forte dans les petites communes, où la question est toujours la même: comment fonctionner au mieux avec des moyens faibles et une administration tatillonne? «Le mandat de maire rural est au service du développement local, lâche Jean Vogel, le maire de Saâles, dans les Vosges. Or le coronavirus pose toutes ces questions aussi: celle des déserts médicaux, celle de l'éloignement des hôpitaux, celle des médecins de campagne que l'on n'arrive plus à recruter.» L'épidémie pèsera lourd sur les urnes ces deux prochains dimanches. Mais elle obligera peut-être l'Etat français à regarder en face, dans ces villages où beaucoup de retraités continuent de se serrer la main ou de se faire la bise, certaines de ses blessures sanitaires et territoriales. 

A lire pour mieux comprendre les élections municipales, l'excellent numéro 5 de la revue Zadig: «Ces maires qui changent la France»