Face à Daech, le dilemme humanitaire

Monde arabe Quelque 10 millions de personnes vivent dans les zones contrôlées par l’Etat islamique

Un bon nombre d’organisations d’aide ont renoncé à s’y rendre

Mais elles tentent des moyens détournés

Le 20 mai dernier, le monde tremblait. L’Etat islamique (Daech) s’emparait de Palmyre, au centre de la Syrie, les djihadistes se plaçant à portée de pioche de ses trésors archéologiques et menaçant désormais la route qui mène à la capitale, Damas. Mais pour les humanitaires qui tentent de venir en aide aux populations de Syrie et d’Irak, le danger immédiat était autre. C’est aussi à Palmyre que se trouvaient les entrepôts des Nations unies où se concentrait une partie de l’aide alimentaire destinée à toute la région. Les vivres sont tombés entre les mains de Daech. L’ONU n’a eu d’autre choix que de les abandonner.

Avec la progression des djihadistes, le problème n’en devient que plus lancinant. Comment venir en aide à ces habitants qui ont vu le piège de l’Etat islamique se refermer sur eux? Entre la Syrie et l’Irak, ils seraient désormais près de 10 millions à se trouver à l’intérieur des «frontières» – au demeurant fluctuantes – du «califat» autoproclamé. Or tout concourt à ce qu’ils deviennent les derniers laissés-pour-compte d’une région déjà soumise à tous les fléaux.

«En Syrie, nous n’opérons plus dans ces zones», affirme tout de go Abeer Etefa, une responsable au Caire du Programme alimentaire mondial (PAM), l’agence de l’ONU qui gérait les entrepôts de Palmyre. «Quant à l’Irak, nous évaluons au jour le jour. Cela dépend des changements de la nature du pouvoir. Mais une chose est claire: la situation ne fait, ici aussi, qu’empirer.»

Violemment anti-occidentale, prête à assimiler sans sourciller les employés de l’humanitaire aux «croisés» qu’elle combat, Daech n’entretient aucune sorte de collaboration officielle avec les grandes organisations humanitaires. Mais ce qui est vrai pour la direction du groupe djihadiste l’est un peu moins lorsqu’il s’agit d’administrer les villes et les villages dont il s’est rendu maître.

Toutes les organisations contactées affirment avoir recours à une série d’intermédiaires (chefs tribaux, responsables de village, ONG locales, sociétés du Croissant-Rouge…) qui peuvent signifier autant de point d’accès vers ces régions off limits pour les humanitaires. Encore faut-il avoir une connaissance approfondie de la réalité du terrain.

A ce jeu-là, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) part avec de forts atouts, particulièrement en Irak. Alors que le pays a connu pratiquement trois décennies de conflits successifs, le CICR ne l’a jamais quitté. Bien plus: certains chefs tribaux actuels peuvent être ceux-là même à qui les délégués du CICR rendaient visite… dans les prisons, au lendemain de l’invasion américaine.

Problème supplémentaire, toutefois: les Etats-Unis (et l’Europe dans une moindre mesure) guettent. Il n’est pas question, sous peine de subir les foudres de la législation antiterroriste, de donner le sentiment de soutenir, même indirectement, les activités de l’Etat islamique.

Le PAM, lui aussi, tente d’avoir recours à des «partenaires», acceptables par l’Etat islamique, qui puissent prendre le relais de la distribution de vivres. «Nous avons une unité légale chargée de vérifier que chacun de nos partenaires répond aux lois en vigueur, explique Abeer Etefa. Nous travaillons en complète transparence.»

«Cette question peut se résumer à celle de la «réputation» pour les organisations», affirme Eva Svoboda, chercheuse au Overseas Development Institute, un think-tank basé à Londres. Il peut en effet s’avérer désastreux de voir son nom associé à la liste de ceux qui aident le terrorisme. «Cette perspective freine l’engagement des humanitaires, poursuit Eva Svoboda. Dans le débat public, on pense souvent que tous ceux qui se trouvent «de l’autre côté» le font volontairement. Or, souvent, les gens n’ont pas le choix. On ne peut pas simplement se dire qu’on ne va rien faire et laisser ces gens mourir.»

Cette épée de Damoclès peut peser lourd. Au terme de débats déchirants, la grande organisation caritative Islamic Relief a franchi le pas: «Nous ne menons plus aucune opération dans les régions contrôlées par Daech, ni en Syrie, ni en Irak», confirme le directeur de sa branche suisse, Jamal Krafess. Auparavant, l’organisation musulmane gérait elle-même un camp de déplacés internes, abritant des dizaines de milliers de personnes dans le nord de la Syrie. Ils ont dû être «abandonnés». Pour expliquer ce retrait, l’ONG met en avant des questions exclusivement liées à la sécurité de ses employés. Mais par le passé, elle avait aussi été affectée par des accusations, provenant d’Israël, selon lesquelles Islamic Relief finançait des activités de groupes liés au Hamas palestinien.

Prônant l’approche inverse, Médecins sans frontières a tenté de conclure un accord directement avec la direction de l’Etat islamique. Mais cet accord a volé en éclats avec la prise en otage, en Syrie, de membres de l’organisation humanitaire. «Nous le savons, les besoins dans ces régions [contrôlées par l’Etat islamique] sont immenses, concède Fabio Forgione, chef de mission de MSF à Bagdad. Mais à moins d’avoir des garanties directes, nous avons décidé de ne plus nous y rendre.»

Au demeurant, MSF est très présente dans le reste de l’Irak où, au prix de nombreuses difficultés, elle parvient à venir en aide à des dizaines de milliers de personnes. «En réalité, de vastes régions du pays sont devenues des sortes de zones tampon, sans que l’on sache toujours précisément qui en a le contrôle. Dès que nous percevons une possibilité, nous y allons.»

Faut-il tenter de parler directement avec Daech à propos des questions humanitaires? Le débat fait rage depuis des mois à Washington, tant les Etats-Unis craignent de consolider par ce biais l’ennemi qu’ils sont en train de combattre. Ce débat, en réalité, y a été amené notamment par le Norvégien Jan Egeland, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU, chargé des affaires humanitaires. L’aide, disait-il en substance devant des responsables américains, ne doit pas être tributaire des groupes qui contrôlent le terrain, mais bien des victimes qu’il s’agit d’atteindre.

A Genève, le CICR suit la même ligne: «Le groupe Etat islamique est partie au conflit, rappelle Pierre Dorbes, chef des opérations adjoint pour la région. Il est donc légitime de chercher à engager le dialogue avec lui.»

Quitte pour cela à courir le risque de légitimer également le «califat» de l’Etat islamique? «Les gens l’oublient, mais ce genre de questions se pose très souvent lors de conflits, enchaîne Eva Svoboda, de l’Overseas Development Institute. Au fond, nous sommes devant un dilemme classique de l’humanitaire. Mais dans ce cas précis, l’idéologie de l’Etat islamique est si extrême que cela rend le débat incandescent.»

Une «loi» non écrite de l’humanitaire voudrait que plus un groupe armé obtient des portions de territoire, plus il serait enclin à faire des concessions afin de garantir des services à ses «habitants». En Afghanistan, les chefs des talibans avaient donné instruction à leurs combattants de ne pas cibler les convois humanitaires qui venaient aider les populations dont ils avaient la charge. Idem, dans une certaine mesure, dans la Somalie contrôlée par les Shebab.

L’Etat islamique, d’une certaine manière, est tiraillé plus que nul autre par cette double mission. D’une part, mener par le fer un combat sans règles et sans lois autres que terrifier ses ennemis; de l’autre côté, administrer des territoires aujourd’hui très étendus, et subvenir aux besoins des habitants de leur «califat». Un exercice d’autant plus délicat qu’aussi bien la Syrie que l’Irak sont désormais en grande partie en ruines.

D’ores et déjà, les djihadistes ont compté, sans le dire, sur les appuis d’organismes internationaux, y compris à Raqqa, leur principal bastion, où l’hôpital de la ville a été réparé. Ailleurs, des ingénieurs irakiens ont aussi été dépêchés dans des zones contrôlées par des djihadistes afin de réparer par exemple des canalisations d’eau.

«Nous avons à l’esprit le problème qui consiste à aider ces groupes en leur prêtant main-forte, reconnaît Jens Laerke, porte-parole du bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU, à Genève. Mais dans le contexte de ces pays, toute aide de ce type revêt pour nous un aspect purement humanitaire.»

Faut-il tenter de parler directement avec Daech à propos des questions humanitaires?