D’habitude, jamais personne ne passe devant les fenêtres d’Anka. Cette habitante du petit village slovène de Rigonce, 200 habitants, occupe la dernière maison de ce cul-de-sac, situé juste avant la frontière croate. Derrière, la route s’achève dans un vaste champ boueux et triste en cette saison. Et, au fond, une petite rivière tumultueuse et glacée marque la séparation entre les deux pays.

Tout a changé le 19 octobre, quand les premiers migrants sont arrivés au fond du champ. Désormais, ils sont des milliers, hommes, femmes, enfants, personnes âgées et même handicapés, à passer jour et nuit devant les fenêtres d’Anka. Même si cette assistante sociale de 42 ans vient chaque soir en famille apporter des vêtements aux migrants, elle n’est pas complètement rassurée. «Mercredi, je n’ai pas pu aller au travail car ils étaient trop nombreux et je suis un peu inquiète pour mes trois enfants.»

Depuis que Viktor Orban, le premier ministre hongrois, a décidé de fermer totalement sa clôture antimigrants avec la Croatie, Rigonce est devenu la nouvelle étape de cette route des Balkans qui serpente, au gré des événements, entre la Grèce et l’Allemagne. En une semaine, plus de 76 000 réfugiés sont entrés en Slovénie, dont une grande partie à Rigonce. Petit pays alpin de deux millions d’habitants et à peine 8 000 policiers, la Slovénie a rapidement été débordée.

«La situation est tellement plus dure en Irak»

Dans le champ de Rigonce a été improvisé un camp de premier accueil pour les réfugiés qui arrivent souvent avec un simple sac à dos et une couverture offerte par le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU. Au milieu des déchets laissés par leurs prédécesseurs, ils attendent ici par centaines d’être évacués par la police et l’armée slovène vers un autre camp. A peine une vague est-elle partie qu’un nouveau groupe arrive de Croatie. Dispersés dans les alentours, ces autres camps sont autant de moyens de réguler les flux de migrants en attente d’enregistrement dans le commissariat de la ville voisine, Brezice, lui aussi transformé en centre d’accueil.

Mercredi, des migrants avaient même franchi à la nage la petite rivière glacée qui sépare les deux pays. Les autorités croates et slovènes, qui s’accusent mutuellement d’être responsables de cet épisode, ont depuis amélioré leur coopération, au moins sur le terrain. Même s’il faut plusieurs heures de marche et d’attente avant d’être enregistré et de pouvoir partir vers l’Autriche, la situation semble désormais sous contrôle. Les réfugiés descendent du train à la dernière gare croate et sont guidés par les policiers locaux vers un petit pont, avant d’être immédiatement accueillis par les forces de l’ordre slovène.

Mercredi, je n'ai pas pu aller au travail car les migrants étaient trop nombreux

Des tentes chauffées sont en cours d’installation et les réfugiés y sont nourris et soignés si besoin. Le périple reste toutefois difficile pour les plus fragiles. Quelque 45 % des migrants entrant en Slovénie sont des femmes ou des enfants. A la traîne de son groupe, Moustapha, un Irakien de 35 ans, avance très lentement en soutenant sa mère, âgée de 58 ans, qui marche avec le plus grand mal. «Elle a beaucoup de palpitations cardiaques et c’est difficile, mais la situation est tellement plus dure en Irak», explique cet orthopédiste. Il compte sur ses économies pour lui payer dès que possible un taxi. «Le problème est que les policiers nous interdisent de monter dans les voitures.»

Si la situation est meilleure sur le terrain, les tensions politiques entre les deux pays restent vives. Les autorités slovènes continuent de reprocher à la Croatie de ne pas réguler les arrivées, tandis que Zagreb reproche à Ljubljana d’être trop tatillon en exigeant d’enregistrer tous les migrants. «Quand il y a un incendie, on ne respecte pas les feux de circulation», a tempêté dimanche le premier ministre croate, Zoran Milanovic. En pleine campagne pour se faire réélire lors d’élections législatives prévues le 8 novembre, celui-ci fait tout pour que les migrants passent le plus vite et le plus inaperçus possible dans son pays. Il espère ainsi contrer une opposition de droite qui promet de durcir les contrôles à la frontière.

Une clôture antimigrants envisagée

Côté slovène, le gouvernement est, lui, critiqué pour avoir sous-estimé la situation. Pour Danica Fink-Hafner, politologue à l’université de Ljubljana, « il a réagi trop tard et avec trop peu d’expérience, d’autant qu’il y a eu beaucoup de changements dans l’administration depuis l’arrivée de l’actuel premier ministre, en 2014». «La Slovénie a rêvé en croyant que les arrivées se limiteraient à 2 500 migrants par jour. Ni la police ni l’armée n’étaient assez préparées. Il a fallu attendre plusieurs jours pour adapter la loi de défense [afin de permettre le déploiement de l’armée]. Tout cela était pourtant largement prévisible, il suffisait de lire la presse», abonde Ali Zerdin, éditorialiste au quotidien Delo.

Le premier ministre slovène, Miro Cerar, a finir par appeler l’Europe à l’aide en assurant dépenser 770 000 euros par jour pour gérer la crise. Il a même laissé entendre qu’il envisageait la construction d’une clôture antimigrants s’il n’était pas entendu. Une éventualité jugée unanimement irréalisable vu l’étendue de la frontière entre les deux pays. Lors du minisommet extraordinaire sur les migrants, organisé à Bruxelles, dimanche 25 octobre, les participants ont promis d’envoyer 400 policiers européens en renfort en Slovénie. «C’est une étape dans la bonne direction», a salué M. Cerar. Dans les chancelleries européennes, on se félicite surtout que ce sommet ait permis aux dirigeants des deux pays – qui ne se parlaient quasiment plus – de reprendre langue. Ceux-ci sont convenus de se tenir enfin informés des mouvements de réfugiés sur leurs territoires.