Le Canada est particulièrement impliqué, depuis plusieurs années, dans le soutien à la famille du blogueur dissident Raef Badaoui, emprisonné depuis 2012. Son épouse et ses enfants vivent au Québec depuis l’automne 2013. Et c’est un tweet canadien concernant l’arrestation de la sœur de Raef Badaoui qui a mis le feu aux poudres.
Très alarmée d’apprendre l’emprisonnement de Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, en Arabie Saoudite. Le Canada appuie la famille Badawi dans cette difficile épreuve, et nous continuons de fortement appeler à la libération de Raif et Samar Badawi.
— Chrystia Freeland (@cafreeland) 2 août 2018
Mais la fermeté affichée par Ottawa pourrait avoir un coût pour l’économie canadienne: l’Arabie saoudite est son deuxième marché d’exportation dans la région du Golfe (1,4 milliard de dollars canadiens [1,07 milliard de francs] en 2017), juste derrière les Emirats arabes unis.
Pas le premier accroc diplomatique pour Justin Trudeau
Les autorités saoudiennes ont notamment jugé «inacceptable» que les Canadiens réclament la «libération immédiate» des militants. Riyad a annoncé le gel des relations commerciales entre les deux pays; la suspension des bourses universitaires pour ses ressortissants au Canada – plus de 15 000 Saoudiens étudient dans ce pays – et la relocalisation de milliers d’étudiants. Soit un manque à gagner substantiel, bien que difficilement chiffrable, pour l’économie canadienne.
Premier contrat potentiellement menacé: la vente à Riyad de véhicules blindés légers, conclu en 2014 pour un montant de 15 milliards de dollars canadiens (11,4 milliards de francs).
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Ce n’est pas la première fois que le gouvernement de Justin Trudeau prend le risque de perdre un contrat au nom des «valeurs» de son pays.
En début d’année, un contrat pour l’achat par les Philippines de 14 hélicoptères canadiens destinés à ses forces armées a été gelé suite aux critiques d’Ottawa contre la politique musclée de l’homme fort de l’archipel, le président Rodrigo Duterte, et à des violations répétées des droits humains dans ce pays.
Le Canada comme modèle à suivre
En Arabie saoudite, aux Philippines ou ailleurs, pour un dirigeant comme Justin Trudeau, «il y a un moment où politiquement il faut faire un choix», explique à l’AFP Ferry de Kerckhove, ancien diplomate et politologue de l’Université d’Ottawa.
«Il est évident qu’aux yeux du monde, il y a une perception du Canada comme étant un des derniers bastions de la défense de l’ordre libéral international, aussi bien économique, politique et social», au côté de pays comme l’Allemagne, la France ou la Suède, analyse-t-il. «Ce n’est pas étonnant qu’on se tourne vers le Canada sur ce plan-là, c’est ce qu’Amnesty International vient de faire.» L’ONG a appelé d’autres gouvernements à se joindre au Canada pour obtenir «la libération inconditionnelle et immédiate de tous les prisonniers de conscience» en Arabie saoudite.
Les avantages d’une politique étrangère éthique
Et même si elle doit lui coûter quelques contrats commerciaux, la politique étrangère «éthique» du gouvernement Trudeau présente plus d’avantages que d’inconvénients à long terme, y compris sur le plan économique, estime pour sa part Bessma Momani, professeure à l’Université de Waterloo (Canada).
«Même pour des hommes d’affaires arabes, lorsqu’ils signent un contrat avec le Canada, ils savent par leur propre expérience, par un cousin ou un oncle, que le Canada est une société multiculturelle, qui respecte les droits de l’homme. Et je crois qu’en face des contrats manqués avec quelques gouvernements autoritaires, nous décrochons toute une série de contrats ailleurs précisément parce que nous respectons les droits humains.»
«Les droits humains sont un prétexte»
Certains doutent toutefois que l’appel d’Ottawa au respect des droits de l’homme en Arabie saoudite soit le véritable détonateur de la crise actuelle. Ça n’a rien à voir avec les droits humains», estime Amir Attaran, professeur à l’Université d’Ottawa, joint par l’AFP. «C’est un piètre prétexte. Il y a des enjeux géopolitiques, notamment la rivalité stratégique et théocratique entre l’Arabie saoudite et l’Iran», son grand rival régional. Plus prosaïquement, Riyad ferait ainsi payer à Justin Trudeau sa réticence à soutenir les sanctions américaines face à l’Iran, selon lui.
Même son de cloche de la part de David Chatterson, ancien ambassadeur canadien en Arabie saoudite, pour qui la diplomatie canadienne a échoué. «Je crois que nous avons perdu de vue l’objectif de la défense des intérêts du Canada, explique-t-il. Etait-ce de soulager le sort de Raef Badaoui? Si oui, nous avons échoué. Influencer l’orientation générale de l’Arabie saoudite? Je ne crois pas que nous y soyons parvenus. Promouvoir les intérêts canadiens? Non plus. C’est un échec total.»
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Les Etats-Unis embarrassés par cette crise
La crise diplomatique d’une virulence inédite entre l’Arabie saoudite et le Canada embarrasse les Etats-Unis, partenaires et alliés des deux pays. «Les deux parties doivent résoudre ceci par la voie diplomatique», a déclaré la porte-parole du Département d’Etat américain, Heather Nauert. «Nous ne pouvons pas le faire à leur place.»
Les Etats-Unis ont «soulevé la question auprès du gouvernement saoudien» et «encouragent le respect des libertés internationalement reconnues et les libertés individuelles», a-t-elle ajouté.
Plus tôt, une autre porte-parole de la diplomatie américaine avait indiqué que les Etats-Unis avaient «demandé au gouvernement saoudien des informations supplémentaires sur la détention de plusieurs activistes». «Nous continuons à encourager le gouvernement saoudien à respecter les droits légaux et à publier des informations sur [ces] affaires judiciaires», avait-elle ajouté.