Ce samedi 22 janvier, l’Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) se réunit à Bamako pour évoquer de nouvelles mesures à l’égard du président sortant de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo. Cette semaine, outre une troisième (et infructueuse) tentative de médiation du premier ministre kényan Raila Odinga, ce sont les chefs militaires de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, qui tenaient conclave, indiquait l’AFP. Ils planifiaient une éventuelle intervention armée pour déloger le leader désormais non reconnu, au profit d’Alassane Ouattara.

L’étouffement économique ou la force? Le président adoubé par la communauté internationale depuis les élections du 28 novembre penche de plus en plus pour la deuxième option. Dans une interview à l’envoyé spécial de La Croix, mercredi, Alassane Ouattara se défend de pousser à la guerre, mais menace en se disant soutenu par les pays de la sous-région: «Quand on est pacifique, comme je le suis, on essaie de trouver toutes les éventualités pour sortir de la crise par une voie pacifique. [...] Je pense qu’après cette mission [de médiation de Raila Odinga, lundi et mardi], l’Union africaine et la CEDEAO comprendront que cette voie n’est plus possible avec Laurent Gbagbo, et qu’il faut avoir recours à d’autres mesures, y compris l’usage de la force. »

Avant d’ajouter: «Tout est en train d’être mis en place. L’intervention militaire est déjà prévue, organisée. Elle sera programmée. J’ai parlé avec le président nigérian Goodluck Jonathan [président en exercice de la CEDEAO, ndlr] dimanche 16 janvier, il m’a assuré de sa détermination. [...] Des arrangements sont en cours pour qu’ils aillent faire des reconnaissances à Bouaké [ville située à 350 km au nord d’Abidjan, fief des anciens rebelles pro-Ouattara], qui sera peut-être le centre de regroupement des soldats.»

Les Etats voisins n’affichent pourtant pas une union sacrée. Le site économique Les Afriques indiquait récemment qu’«au sein des 15 [pays de la CEDEAO], le consensus n’est pas encore acquis. Les positions vont de celles du Bénin, du Cap Vert, de Sierra Leone et du Ghana qui plaident ouvertement pour le droit à l’indifférence à celles du Burkina Faso et du Sénégal, discrets partisans d’une intervention militaire; en passant par une troublante position du Mali, qui s’arrange pour s’abstenter à chaque fois que la Côte d’Ivoire est au menu. Amadou Toumani Touré [le président malien] ne pourra pas se dérober le 22 janvier lors de la réunion des chefs d’Etat de l’UEMOA puisqu’il sera l’hôte de ce sommet crucial.»

Pour l’heure domine la tentative d’étouffement économique. Elle a commencé dès la fin de l’année 2010, indiquait encore Les Afriques, par l’empêchement d’honorer le remboursement d’intérêts sur la dette: «L’asphyxie du camp Gbagbo orchestrée [par la banque centrale BCEAO] a produit son effet. [...] Le non paiement de cette échéance prévue ouvre une période de grâce de 30 jours. Ainsi, si le règlement n’intervient pas d’ici le 1er février prochain, le premier exportateur mondial de cacao sera en défaut de paiement, avec tout ce que la situation comporte de négatif pour l’image du  pays et, au-delà, pour toutes les notations des dettes souveraines des pays» de l’Union monétaire de l’Afrique de l’Ouest.

Cette semaine, après les Etats-Unis et l’UE, la Suisse a suivi en bloquant les sommes que Laurent Gbagbo posséderait dans les banques helvétiques. Une décision largement relayée, notamment par le journal Afrique de TV5 Monde.

L’insistance des Affaires étrangères sur le caractère préventif de la mesure, portant sur d’«éventuels» avoirs (voir le communiqué), n’a pas empêché les pro-Ouattara de prendre cette annonce pour la preuve d’un détournement de fond, comme l’écrit Le Patriote: «Contrairement à ce qu’il soutient, Laurent Gbagbo a des comptes à l’étranger. Des administrations sérieuses comme le Trésor américain ou le gouvernement suisse ne peuvent pas annoncer le gel des fonds de l’ex-président dans leur pays, si elles n’avaient pas pris au préalable le soin de recenser tous ces fonds.»

La dernière mesure en date de l’UE, elle, élargissait le cercle des bannis de l’entourage Gbagbo à 85 personnes au total. Surtout, elle portait sur onze «entités» (le communiqué en PDF, en anglais). RFI notait que «selon les informations disponibles, il s’agirait du secteur bancaire, avec par exemple la Banque nationale de l’investissement, du secteur portuaire à Abidjan, ainsi que des filières du cacao, du café et du caoutchouc».

La même RFI indiquait début janvier: «A la question de savoir si la BCEAO parvient à asphyxier financièrement le camp Gbagbo, un expert répond que si, par exemple, l’argent destiné à acheter du café et du cacao ivoiriens transite par d’autres comptes que ceux de la BCEAO, on ne peut pas grand-chose. Combien de temps Gagbo peut-il tenir sans ces fonds? Selon un autre expert, Alassane Ouattara a la signature, mais il n’a pas encore tout le carnet de chèques. Laurent Gbagbo lui n’a plus la signature, mais pour quelque temps encore, il a de l’argent cash. Cet argent provient surtout des recettes du port d’Abidjan, qui ne transitent pas par la BCEAO.»

Couper, donc, le robinet financier émanant du port et de l’export. Lundi, un diplomate de l’UE signalait à l’AFP que «des navires marchands enregistrés dans l`UE ont été empêchés d`accéder aux principaux ports d`exportation du cacao en Côte d`Ivoire à la suite de l`entrée en vigueur des sanctions. [...] «Les mesures restrictives appliquées à ces onze entités ont des conséquences contraignantes» a souligné le diplomate, faisant allusion à l`interdiction de traiter avec les entités concernées y compris pour les opérations portuaires. Les sanctions visent également le bureau qui supervise la production et le commerce du cacao ainsi que la compagnie nationale des pétroles Petroci», concluait l’AFP.

Depuis un mois déjà, le train reliant Abidjan au Burkina Faso est stoppé, relève un bloggeur de Fasozine: «C’est sans doute le Burkina Faso qui encaisse durement le coup, car, que ce soit pour les marchandises diverses ou pour des produits hautement stratégiques comme les hydrocarbures, le port d’Abidjan demeure malheureusement encore le lieu d’approvisionnement le plus important. [...] La diversification vers les ports de Lomé, Cotonou et Accra n’a pas vraiment produit les effets d’amortissement nécessaire. [...] Si l’on peut passer de nouvelles commandes via les ports togolais, béninois et ghanéens, on ne peut pratiquement rien pour des stocks bloqués au port d’Abidjan.»

On comprend la nervosité croissante des pays voisins. Crispation qui fait tache d’huile: jeudi, une dépêche relayée notamment par Africa1 indiquait que désormais, l’Union africaine dit vouloir «passer à une autre étape», notamment des sanctions économiques. Puisque, selon l’analyse de RFI, «tous les pays n’ont pas la même lecture de la crise ivoirienne mais tous s’entendent sur un point: il faut tout faire pour éviter une intervention militaire à l’issue incertaine.»

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