Géopolitique

Face à l’Europe, les doutes de la jeunesse africaine

A Ouagadougou, le président français, Emmanuel Macron, a exhorté mardi la jeunesse africaine à «rompre avec la société d’hier». Un message accueilli avec suspicion à la veille du sommet UE-Afrique qui s’ouvre mercredi à Abidjan

Ils se sont rassemblés devant l’unique poste de télévision branché sur France 24. Face à l’écran? Une vingtaine d’étudiants en communication centrafricains de l’Université de Bangui. Sous leurs yeux? Le premier discours africain d’Emmanuel Macron, retransmis mardi à la mi-journée en direct depuis l’Université d’Ouagadougou, au Burkina Faso. Le président français y faisait sa première halte sur le continent, avant le sommet UE-Afrique à Abidjan, puis un déplacement au Ghana.

Lire l'interview de Vijay Makhan, ancien sous-secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine: «Les dirigeants africains se retrouvent comme des écoliers devant les Européens»

Volonté affichée par Emmanuel Macron? Miser sur la jeunesse africaine, et en particulier sur l’éducation des filles. «Jeunes hommes, c’est bon pour vous, assène-t-il. La société que vous préparez ne doit pas être celle d’hier, qui est encore trop souvent celle d’aujourd’hui. Il n’y a pas de vecteur de progrès plus puissant pour une société que l’émancipation des jeunes filles.» Applaudissements à Bangui, où le dénuement de l’université saute aux yeux et nuance pourtant le lyrisme présidentiel: «Parier sur la jeunesse, c’est d’abord lui donner les moyens de son éducation. Or regardez autour de vous: un seul ordinateur fonctionne, issu d’un lot donné voici un mois par les Chinois au gouvernement, explique le professeur Jean Claude Redjeme, directeur du département communication. Certains amphis n’ont plus de bureaux. Et quelques lycées de Bangui, vu l’insécurité en province qui pousse les familles à s’installer ici, ont plus de 200 élèves par classe!»

Sécurité ou développement, le décalage des moyens alloués

Ce mercredi, Emmanuel Macron sera à Abidjan pour le cinquième sommet Union européenne-Afrique, dominé par les questions de sécurité régionale et la mise en œuvre de la force d’intervention anti-djihadistes du G5 Sahel (environ 5000 soldats répartis en sept bataillons fournis par la Mauritanie, le Niger, le Mali, le Tchad et le Burkina Faso) créée en 2014 et dont le déploiement commence tout juste. Problème: le coût opérationnel de cette force, estimé à 450 millions d’euros par an, illustration du décalage entre les moyens accordés à la guerre et ceux investis dans la paix, via l’éducation. «Les Européens parlent toujours de création d’emplois en Afrique, pour limiter les migrations. Mais où sont ces jobs?» ironise, à Bangui, Ariel James Jonhson, rédacteur au quotidien local La Paix. «Il manque un programme d’aide aux petits entrepreneurs, quelque chose de souple et de simple.»

L’ambition des métropoles portuaires en plein boom contraste avec les frustrations de l’intérieur du continent et de la zone sahélienne

A Ouagadougou, Emmanuel Macron a employé un mot supposé magique: celui de business angel. «La seule révolution viable est celle de l’innovation et de l’entrepreneuriat, a-t-il déclaré. C’est la seule qui peut apporter les 450 millions d’emplois dont l’Afrique aura besoin d’ici à 2025. La France sera au rendez-vous en consacrant plus d’un milliard d’euros […]. Une enveloppe qui permettra de financer des projets, des entrepreneurs africains dans les domaines du numérique, de l’agriculture.» Un volontarisme à double tranchant. L’ambition des métropoles portuaires en plein boom – comme Abidjan ou Dakar pour l’Afrique francophone – contraste avec les frustrations de l’intérieur du continent et de la zone sahélienne, où le délabrement des infrastructures et le délitement de l’Etat ne permettent même pas d’imaginer le futur bond numérique.

Pour l'Union européenne, «des objectifs intenables»

Autre écueil: trop promettre. La feuille de route de l’UE, qui vante les 3,3 milliards d’euros d’aide à l’Afrique promis par les 28 pour 2014-2010, s’accompagne ainsi d’un agenda «Africa 2063», qui promet d’ici là 70% d’élections libres sur le continent, 70% d’éradication de la corruption… «L’Union européenne se fixe elle-même des objectifs intenables, déplore un diplomate communautaire. On cache nos désaccords et notre désintérêt derrière des chiffres hors d’atteinte.» La géographe Sylvie Brunel, auteure de L’Afrique est-elle si bien partie?, avait tiré le signal d’alarme dans son ouvrage: «On ne réglera rien par l’Afro-optimisme béat et par de grands projets bureaucratiques dont le financement revient en réalité sur le continent européen. Il faut faire du sur-mesure dans chaque pays, en fonction des besoins.»

Lire également: Intervenir en Afrique: l’impasse militaire

La jeunesse africaine, en particulier ces millennials nés avec le siècle et connectés en permanence – lorsque les réseaux le permettent – sur Internet, en a tiré une conclusion identique à celle assénée par le président français au Burkina Faso: le décollage décisif pour leur avenir sera celui du secteur privé local. «Tous mes étudiants veulent faire des stages dans les entreprises. Ils se désintéressent de plus en plus des agences de développement ou des ONG. Ils ne croient plus à la manne internationale», assène, avec ironie, l’universitaire centrafricain Jean Claude Redjeme.

Son pays est pourtant à genoux. Il ne tient que par le déploiement de la Minusca, la mission de l’ONU en Centrafrique, forte de 13 000 Casques bleus. Une mission européenne de formation des forces centrafricaines (EUTM – RCA) est aussi en place. N’empêche: «L’UE n’est pas perçue en Afrique comme un vecteur de changement. Ses projets restent trop associés aux élites politiques locales et aux grands consortiums dont la jeunesse locale n’attend plus rien», regrette notre diplomate européen, joint au téléphone à Abidjan, où s’est ouvert mardi un sommet parallèle pour les milieux d’affaires. D’autant qu’en parallèle, les Européens peinent à s’entendre sur le financement des indispensables interventions militaires extérieures dont la France – principal acteur – veut faire partager le coût à ses partenaires. Et que la Chine soigne son offre alternative de partenariat. A preuve: le deuxième China-Africa Investment Forum vient de s’achever mardi à Marrakech (Maroc). A la veille du sommet d’Abidjan…

Publicité