Le Forum social mondial s’achève ce 11 février à Dakar. Pendant une semaine, «quelque 50’000 personnes» devraient avoir pris part aux débats, sur le thème «les crises du système et des civilisations», indiquait l’Agence de presse sénégalaise. Durant les premiers jours, une part importante des discussions sur le campus de l’Université Cheikh Anta-Diop, dans la capitale sénégalaise, a porté sur la question de l’autosuffisance alimentaire. Mi-janvier, Le Sud, de Dakar, publiait en guise de préambule une intéressante tribune à ce sujet.

L’événement mondial aura donné l’occasion au président sortant Abdoulaye Wade, probable candidat à sa succession en 2012, de s’illustrer une fois encore. Celui qui se présente désormais comme le héraut de la renaissance africaine, à laquelle il a consacré une statue monumentale et une récente édition du Festival mondial des arts nègres, a commencé par prendre à parti, lundi, les participants du FSM, relate l’AFP: «Il a provoqué une petite bronca lorsqu’il a glissé: «depuis 2000, je suis votre mouvement et je me pose toujours la question, excusez ma franchise: est-ce que vous avez réussi à changer quelque chose» au niveau mondial?»

Pressafrik cite encore plus avant son discours: «[…] Me Wade qui a dit son désaccord avec les altermondialistes a donné les raisons qui l’ont poussé à les accueillir en terre sénégalaise. «Si je vous reçois ici, c’est parce que j’estime que tous les hommes ont le droit de s’exprimer où ils veulent», a fait savoir Me Wade avant de détailler: «Je suis un libéral et mon désaccord avec vous est profond».»

Situons le contexte: Abdoulaye Wade s’exprimait aux côtés de l’ancien président brésilien Luis Ignacio Lula da Silva. Celui-ci a prononcé un long discours, «optimiste» selon RFI, vantant ses actions à la tête de son pays, et évoquant la fin de la domination de quelques puissances sur l’ordre politique et économique mondial. Mentionnant les défis pour le continent noir, il ajoutait: «L’Afrique a surtout besoin de bâtir son indépendance en matière de production alimentaire. Ce continent a besoin de rompre, une fois pour toutes, les liens de dépendance avec les anciennes et les nouvelles puissances coloniales.»

Crispation manifeste de son homologue sénégalais. L’AFP raconte: «Face à un Lula amusé, il a ajouté: «M. Lula a complètement changé le Brésil, tout le monde le sait […] Mais sur le plan international, je suis désolé…».» Avant de lancer: «Notre pays était dépendant alimentairement, il y a quatre ans. Nous importions 600 000 tonnes de riz […] Eh bien aujourd’hui, le Sénégal est autosuffisant. Nous produisons, ici même, tout ce que nous mangeons.»

Le chef d’Etat s’inspirait peut-être des conclusions, évoquées en janvier par le site économique Réussir, de la Coordination nationale des cadres libéraux, instance du parti au pouvoir. A l’issue d’une réunion, ses responsables soutenaient que «la Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance [Goana, vaste programme gouvernemental visant notamment à étendre les surfaces cultivées et améliorer la circulation des produits au niveau intérieur] a permis d’assurer l’autosuffisance alimentaire au Sénégal dès sa première année de mise en œuvre. Une manière de répondre aux détracteurs de la politique agricole du régime libéral.» Détaillant les phases de mise en œuvre de la Goana, les cadres estimaient «qu’une couverture à 129% de nos besoins en céréales, base de notre alimentation a été assurée», avant d’appeler au soutien au président sortant, dit encore Réussir sur la base d’un communiqué.

«Frustré par la popularité de l’ancien président brésilien», le dirigeant sénégalais a lancé son mot sur l’autosuffisance nationale devant «une assistance plus que dubitative», relève Le Quotidien, de Dakar, qui dit son doute: «C’est en voulant se mettre au même niveau de comparaison que le chef de l’Etat a, pour dire le moins, été emporté par ses rêves. Car le riz qu’il voit envahir les villes et les villages du pays, est tous les jours débarqué du Port de Dakar par cargaisons entières. Et la balance commerciale déficitaire du pays démontre amplement que la tendance n’est toujours pas renversée, malgré les résultats de sa Goana. Et sur l’arachide, son Premier ministre lui-même a reconnu […] l’échec de la campagne de commercialisation. Qui n’est qu’une débâcle de plus…»

«Abdoulaye Wade […] a déconcerté son auditoire», narre RFI, qui documente le propos: «[…] Le directeur général de la Société d’aménagement et d’exploitation des terres du Delta du fleuve Sénégal […], Mamoudou Dème, avait évoqué en janvier une baisse notable des importations de riz. «Au moins la moitié de ce que nous consommons en matière de riz est produit au Sénégal». Ces bilans officiels sont cependant contestés par des organisations de producteurs et spécialistes de l’agriculture, qui estiment généralement que la production de riz n’atteint pas encore 30% des besoins. Par ailleurs, aucun bilan officiel n’est encore établi concernant une autosuffisance en riz.»

«Sacré Wade!», lance le chroniqueur d’Aufait Maroc, lequel ironise: ««Maître Wade, c’est quelqu’un qui vous met les clignotants à gauche et tourne à droite», avait dit un opposant à propos du président Abdoulaye Wade. Une remarque qui résume parfaitement la personnalité de celui qui préside aux destinées du Sénégal depuis 2000. En effet, Abdoulaye Wade n’aime pas les avenues, il préfère les chemins de traverse, bref, il est toujours déconcertant! Qu’est-ce qui a donc pu pousser «Goorgui» (le vieux) à prendre une telle assurance, d’autant qu’aucun bilan officiel n’a encore été établi dans ce sens?… Certes, quelques semaines auparavant, un spécialiste a pu affirmer qu’«au moins la moitié de ce que nous consommons en matière de riz est produit au Sénégal»… Mais à supposer que ce bilan soit crédible – d’autres estiment que la production de riz n’atteint pas encore 30% des besoins –, peut-on tout de même parler d’autosuffisance alors que le pays ne produirait que la moitié de sa consommation?», s’interroge Aufait Maroc.

Hasard du calendrier, la recevabilité de la candidature d’Abdoulaye Wade à l’élection de l’année prochaine était précisément évoquée le même jour au FSM, raconte le journal Sud. Le Forum a ainsi ses arrière-plans politiques, estimait à son ouverture le site panafricain Le Griot lorsqu’il annonçait la venue du président bolivien Evo Morales, ou de la première secrétaire du PS français Martine Aubry: «Même s’ils sont prononcés dans le cadre apolitique que veut être le forum altermondialiste, les discours de ces grands de la politique socialiste mondiale pourraient, encore plus, révolter la population sénégalaise. En effet, depuis le début de cette année, celle-ci se plaint de la mauvaise qualité de la fourniture électrique et de la hausse des prix des produits de première nécessité.»

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