Les sourires et les félicitations mutuelles du 3 juillet 2017 appartiennent au passé. Ce jour-là, le plus jeune président français jamais élu venait lancer en personne Station F, l’espace dédié aux start-up et aux nouvelles technologies conçu par le milliardaire Xavier Niel, avec le soutien de la mairie de Paris. Sur la scène, entouré de jeunes talents de la tech hexagonale, Emmanuel Macron jubilait aux côtés d’Anne Hidalgo, édile socialiste de la capitale française depuis 2014. «Il y avait une connivence de circonstance. Quelque part, tous les trois, Macron, Niel et Hidalgo, sortaient gagnants de l’opération», juge une ex-collaboratrice de Roxanne Varza, la directrice de Station F. Mais aujourd’hui, la connivence n’est plus. L’heure, entre l’Elysée et la mairie de Paris, est plutôt à la préparation de la (possible) prochaine bataille…

«Le nouveau gouvernement français, avec le premier ministre Jean Castex à sa tête, penche désormais à droite. Une droite plutôt provinciale, classique, pas du tout disruptive. Résultat: l’espace à gauche s’est libéré. Et comme les Verts ont le vent municipal en poupe après leurs conquêtes…» L’auteur de ce jugement est un haut fonctionnaire hier proche de Macron et aujourd’hui déçu par sa trajectoire. Pour lui, Anne Hidalgo, née en juin 1959 en Espagne, ancienne inspectrice du travail, ex-cheville ouvrière du cabinet de la socialiste Martine Aubry sous le gouvernement Jospin (1997-2002), puis héritière politique de Bertrand Delanoë à Paris, peut profiter de cette nouvelle donne, alors que le PS français n’a plus aucun candidat sérieux.

Un tremplin national parfait

André Gattolin est un ex-sénateur écologiste, réélu sous les couleurs de la majorité présidentielle. Spécialiste des études d’opinion, il résume: «Il est logique que l’espace gauche-Verts se reconfigure. Sauf que l’on connaît le défaut de l’écologie française: les querelles d’ego et les divisions fratricides.» La thèse des tenants de l’option Hidalgo est simple. Son fauteuil de maire de Paris, aisément gagné le 28 juin avec 48,7% des voix au second tour face à son adversaire de droite Rachida Dati (33,8%) et l’ex-ministre de la Santé macronienne Agnès Buzyn (13,3%), donne à cette politicienne tenace un tremplin national parfait, que Jacques Chirac sut jadis utiliser à son profit pour accéder à l’Elysée.

Mieux: les deux dossiers «chauds» que sont la réhabilitation de Notre-Dame et l’organisation prochaine des Jeux olympiques d’été de 2024 lui assurent d’occuper l’avant-scène des médias. Avec, en plus (même si l’argent est essentiellement aux mains de la région contrôlée par la droite), la manne financière du «Grand Paris», cette transformation de la banlieue d’ici à 2024 qui, pour la seule partie transports, coûtera 35 milliards d’euros.

Une personnalité clivante mais un parfait CV gauche-vert

Réélue aux commandes de la capitale le 3 juillet par 96 voix sur les 163 conseillers de Paris, Anne Hidalgo a promis «une ville plus juste, plus agréable à vivre». Un programme au-delà du boulevard périphérique, pour celle qui gouverne la ville où Emmanuel Macron rassembla 90% des voix au second tour en mai 2017? «Si l’espace à gauche se libère pour la prochaine présidentielle, beaucoup de choses sont possibles», estimait au printemps son adjoint communiste, Ian Brossat. De fait: Hidalgo est une personnalité très clivante, autoritaire, mais personne ne peut la contester sur le terrain social et écologique. Elle s’est mis à dos les automobilistes en rendant piétonnes de nombreuses rues et en multipliant les pistes cyclables. Elle a endetté sa ville pour financer des logements sociaux. Elle a présidé le forum C40 des métropoles durables entre 2016 et 2019. Le parfait CV gauche-vert au féminin.

Fait révélateur: le magazine Challenges, propriété de l’influent homme d’affaires Claude Perdriel, figure de la gauche intellectuelle française, s’est interrogé dès le 28 juin: «La maire de Paris fait figure de présidentiable sur le créneau ultra-saturé de la social-écologie. Malgré ses dénégations, la socialiste pourrait se laisser tenter…» Ce qui supposerait, bien sûr, que les Verts renoncent à l’échéance de 2022 pour maximiser les chances de la «reine maire» au premier tour face à… Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Ce qui, vu la détermination du leader écologiste Yannick Jadot, sorti renforcé par le très bon score de sa liste aux européennes de mai 2019 (13,5%), est aujourd’hui loin d’être acquis.