Cela ressemble fort à un remake. Au printemps 2018 déjà, la CGT menait le bal des grèves et des manifestations en France contre le projet de réforme du statut des cheminots à la SNCF, définitivement adopté en juillet de la même année et prévu pour entrer en vigueur en 2020.

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En face de la centrale syndicale la plus puissante dans les chemins de fer et de ses alliés SUD Rail et FO, la CFDT et l’UNSA, les deux syndicats «réformistes» s’étaient abstenus, au point d’accepter in fine le «pacte ferroviaire» du gouvernement, concédant à ce dernier une victoire de taille. Un an et demi plus tard, la donne, sur le fond, n’a pas changé. Le syndicalisme français reste divisé. Les deux figures sociales les plus en vue et opposées demeurent Philippe Martinez, le patron de la CGT, et Laurent Berger, de la CFDT. Sauf que les «réformistes» ont, cette fois, refusé l’attentisme pour se joindre à la première phase du mouvement, faute d’obtenir des concessions suffisantes de l’exécutif depuis les toutes premières consultations des partenaires sociaux, à la fin 2017.

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Pays paralysé?

«La CFDT, devenu le premier syndicat français en 2018, reste plutôt favorable à la mise en place d’un système de retraites «universel». Mais il a deux lignes rouges, explique un connaisseur du dossier. La première est celle du calendrier: pas question d’une mise en place accélérée sans période de transition. La seconde est financière: pas question d’accepter à la fois le changement de système et des amputations dans les futures pensions.» Des lignes rouges illustrées, physiquement, par l’absence de Laurent Berger à l’ultime séance de discussion convoquée lundi par le haut-commissaire chargé des retraites, Jean-Paul Delevoye. Preuve que le courant ne passe plus avec le pouvoir, aucun «patron» syndical n’était d’ailleurs présent hier. Seuls leurs adjoints ont fait le déplacement.

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Cette précision résume tout l’enjeu du choc social que la France s’apprête à vivre ce mardi 10 décembre, seconde journée de grèves et de manifestations suivie, mercredi, par l’annonce formelle du projet gouvernemental, destiné à supprimer en priorité les 42 «régimes spéciaux» du secteur public. Soit les syndicats restent unis dans leur rejet des propositions actuelles (uniformisation des régimes de retraite, allongement de la durée de cotisation, entrée en vigueur d’un système par «points») et la sortie de crise deviendra extrêmement difficile. Soit des concessions de taille (compensations salariales pour les catégories les plus mobilisées, comme les enseignants; différenciation entre les classes d’âge; introduction de critères de pénibilité…) figurent dans la présentation que fera Edouard Philippe lors d’un discours au Conseil économique et social, et une ouverture pourrait se dessiner, avec possibilité d’une accalmie sociale avant les fêtes de fin d’année. «Le nœud de l’affaire, c’est la CGT, qui demande le rejet pur et simple du projet, et la RATP (le métro parisien) et la SNCF en ce qui concerne la paralysie du pays, nous confirmait lundi un syndicaliste. Tant que ceux-ci ont la main, la partie est très mal engagée pour l’exécutif.»

Trois atouts et le soutien de la population

Pour garder la «main» justement, la CGT a trois atouts. Le premier est le calendrier, compte tenu de l’impact économique des grèves avant Noël – après une saison commerciale 2018 déjà gâchée par les «gilets jaunes» – que le gouvernement voudra minimiser. Le second est la radicalisation de sa base, très remontée contre les réformes et convaincue d’être l’ultime rempart du «modèle social français». A la SNCF par exemple, 17% des 200 000 employés de l’entreprise font grève, mais ils sont 77% parmi les conducteurs de train, qui se battent pour leur protection sociale inchangée. Troisième atout: la confusion anxiogène entretenue par le gouvernement autour de cette réforme qui, pour beaucoup de Français, rime désormais avec perte assurée de pouvoir d’achat et future introduction des assurances privées dans un pays très attaché à son système par répartition (où les actifs paient pour les retraités). «On a perdu jusque-là la bataille de l’opinion. C’est un fait» reconnaît Olivia Grégoire, députée de la majorité présidentielle.

L’autre argument des jusqu’au-boutistes de la CGT (et leurs alliés SUD Rail et FO) est la compréhension dont semble faire preuve l’opinion à l’égard des grévistes. Entre 53 et 60% des Français interrogés disaient, lundi, soutenir le mouvement de grève et l’appel à manifester qui a réuni, le 5 décembre, 800 000 personnes à travers la France. Bien sûr, ce soutien risque de s’éroder si le conflit s’enlise, d’autant qu’un nouvel appel à manifester et à cesser le travail a été lancé pour le 12 décembre, au lendemain des annonces gouvernementales.

Le socle de contestation s’est toutefois durci depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, selon le sociologue Olivier Galland, auteur d’une tribune pour l’agence Telos: «Les Français sont persuadés que leurs enfants auront un avenir moins bon que ce qu’ils ont eux-mêmes connu, explique-t-il. Ils sont persuadés que le niveau de vie se dégrade et ils sont de moins en moins nombreux à considérer que leur état de santé est satisfaisant.» La radicalisation syndicale est donc en phase avec l’état d’esprit d’une bonne partie de la population.