Ils étaient quelque 80 000 à Bruxelles, samedi dernier, militants venus de toute l'Europe, à défiler sous le soleil contre la directive Bolkestein sur la libéralisation des services et pour une Europe plus sociale. Certains manifestants français protestaient, malgré l'avis contraire d'une majorité de syndicats européens, contre la Constitution. Leur message était destiné aux chefs d'Etat et de gouvernement d'Europe qui, depuis hier soir, sont réunis à Bruxelles.

Gauche préoccupée

Le sommet européen de printemps est traditionnellement consacré à l'économie, mais jamais la dimension sociale ne s'y était ainsi imposée. Les référendums prévus sur la Constitution, au premier rang desquels le vote français, ont contraint les chefs d'Etat et de gouvernement à faire écho aux préoccupations d'une gauche européenne, qui demande aux conservateurs qui dominent aujourd'hui l'Europe élargie et veulent achever son marché intérieur en ouvrant les services, de prendre en compte la défense du modèle social européen. Faute de quoi, ils retireront leur soutien au projet d'Union. Ces responsables semblent avoir saisi l'ampleur de la menace, comme le patron du Parti populaire européen, Hans-Gert Pöttering, s'en est fait l'écho hier: «La priorité, c'est de ratifier la Constitution européenne», pour les services, «nous ne sommes pas pressés». Les chefs de gouvernement conservateurs ont demandé hier une «renégociation» de la directive.

La réponse aux angoisses sociales semble donc passer, dans l'immédiat, par la directive Bolkestein. Sinon par son retrait, du moins par sa refonte. Jacques Chirac, qui voit le camp du non à la Constitution creuser l'écart en France en agitant l'épouvantail «Bolkestein», n'est pas seul, en Europe, à réclamer un signal clair de Bruxelles sur ce texte violemment controversé. Le premier ministre suédois, Göran Persson, a jugé, dès son arrivée hier, que ce projet méritait «un nouveau départ». Que la Commission le retire «serait un bon début», dit-il.

Avec la France, l'Allemagne, la Belgique, le Danemark et le Luxembourg – dont le premier ministre Jean-Claude Juncker qui préside actuellement l'UE explique qu'il ne saurait convaincre son parlement d'adopter le texte en l'état – Göran Persson va donc tenter de persuader la Commission européenne de tempérer. José Manuel Durao Barroso, son président, semble d'ailleurs depuis quelques jours vouloir corriger l'impression qu'il a donnée de s'accrocher au texte. S'il ne veut pas le retirer pour ne pas, dit-il, se faire dicter son action par les calendriers électoraux européens, il a pris «l'engagement politique» d'empêcher la directive de menacer les services publics ou de favoriser le dumping social.

Au-delà même de l'échéance des référendums, la grogne sociale pose avec acuité la question des conséquences économiques de l'élargissement de l'Europe. Si la gauche d'Europe de l'Ouest s'inquiète d'un dumping social dans l'ouverture des services sans harmonisation préalable des lois des Vingt-Cinq, c'est bien parce que de nouveaux pays où le coût du travail est moins cher et les protections moins étendues sont désormais dans le marché intérieur. De manière diffuse et abusive, le nom de «Bolkestein» évoque désormais pêle-mêle la crainte des délocalisations, d'une destruction des services publics, bref une Europe où le marché du travail se verrait ramener partout aux standards «polonais». Sans aller aussi loin, John Monks, secrétaire de la Confédération européenne des syndicats, y voit néanmoins «une recette pour la division de l'Europe».

Projet politique?

En ne misant que sur la croissance, en recentrant notamment la stratégie de Lisbonne, qui sera discutée lors du sommet, sur ses aspects les plus économiques au détriment de ses volets sociaux et écologiques, la nouvelle Commission européenne a favorisé la montée en puissance de toutes ces questions. Aucun projet politique d'ampleur ne vient aujourd'hui accompagner cet élargissement qui inquiète. Le seul qui est en route, la Constitution, devant permettre de mieux gérer l'Europe à 25, semble aujourd'hui menacé. Pourtant, en politique étrangère, la réunification du continent commence à montrer ses avantages. Face aux Etats-Unis, face à George Bush, l'Union européenne s'est soudain sentie plus forte dans ses nouvelles frontières.

Le malaise, aujourd'hui social, va bien au-delà de la seule directive Bolkestein. Même si, José Manuel Durao Barroso rappelle à l'envi que Robert Schuman lui-même (l'ex-ministre français des Affaires étrangères considéré comme l'un des pères fondateurs de l'Europe moderne) parlait du «développement économique comme du premier pas pour une fédération de l'Europe», l'opinion publique européenne, qui se développe, ne semble pas disposée à s'en contenter.