Le régime nord-coréen fait décidément figure d'épouvantail dans l'ordre mondial. Depuis le début de la semaine, les mises en garde se multiplient pour dissuader Pyongyang de toute tentative de procéder à un nouveau tir de missile. Un front uni composé du Japon et de la Corée du Sud s'est formé derrière les Etats-Unis pour promettre une riposte importante sur les plans économique et diplomatique en cas de nouvelle «provocation» du dernier régime staliniste encore en activité. De source américaine, ce front aurait reçu le soutien tacite de Pékin et de Moscou.

Selon un rapport des services de renseignement américains, le régime de Kim Jong-il s'apprêterait à tirer un missile balistique d'une portée de 4500 kilomètres pouvant théoriquement atteindre le territoire des Etats-Unis en Alaska ou à Hawaï. Cette nouvelle bravade du pouvoir nord-coréen pourrait avoir lieu le 31 août, un jour anniversaire pour Pyongyang. L'an dernier à la même date, un missile Taepo Dong de la première génération – un dérivé du Scud soviétique – avait survolé l'archipel japonais avant de s'abîmer en mer, à la plus grande surprise de la communauté internationale.

Pyongyang soutient qu'il s'agissait du lancement raté d'un satellite destiné à des fins scientifiques. Les Nord-Coréens ont expliqué ces derniers jours qu'il est inutile de s'effrayer de ce type d'essais à caractère «pacifique» tout en dénonçant les «provocations guerrières» des Etats-Unis qui pourraient engendrer un «holocauste nucléaire» dans la péninsule Coréenne. Une déclaration qui semble donner raison à certains experts militaires américains qui craignent que Pyongyang n'ait déjà développé l'arme nucléaire.

Les menaces d'un régime particulièrement imprévisible sont prises très au sérieux à Washington. Lundi dernier, au Forum asiatique de sécurité qui se tenait à Singapour, la secrétaire d'Etat américaine Madeleine Albright déclarait que la péninsule est «peut-être le lieu le plus dangereux de la planète aujourd'hui». William Cohen, le secrétaire américain à la Défense, terminait hier une visite à Tokyo et à Séoul pour trouver une réponse sèche et commune dans le cas où Pyongyang passerait à l'acte.

Le Japon et les Etats-Unis ont signé mercredi un accord pour renforcer leur coopération en vue d'élaborer un système de défense antimissile. Le projet dont on parle depuis le mois de mai est connu sous le nom de TMD (Theater Missile Defense) et vise en particulier la Corée du Nord. Hier, en Corée du Sud, William Cohen a discuté d'un plan de recherche pour développer un missile de longue portée sud-coréen. Washington semble ainsi entrer en matière sur une ancienne revendication de Séoul, dont la portée des missiles est limitée depuis 1979 à 180 kilomètres. Cette mesure serait une première riposte concrète à la menace nord-coréenne.

Ce serait également un revirement d'attitude important pour la région. Jusqu'alors, les Etats-Unis étaient restés attachés à un régime de contrôle des technologies militaires pour éviter de relancer la course aux armements. Pékin ne manquerait pas d'y voir une nouvelle preuve de l'hégémonie américaine. Le TMD, qui ressemble à un programme de «Guerre des étoiles» bis, pourrait en effet également couvrir l'île de Taïwan.

Les mesures de rétorsion à l'égard de Pyongyang en cas de tir du Taepo Dong-2 viseraient en premier lieu l'assistance économique et alimentaire importante accordée à un pays décimé par la famine depuis plusieurs années (elle aurait fait entre 500 000 et trois millions de morts). Le Japon pourrait également poursuivre le gel – décidé après le tir du premier missile – d'une aide d'un milliard de dollars pour le développement d'une centrale nucléaire à usage civil uniquement.

Selon de nombreux experts occidentaux le régime nord-coréen, presque totalement isolé diplomatiquement, tenterait un nouveau chantage par la menace militaire afin d'obtenir davantage de concessions en matière d'aide internationale. C'est dans ce climat de tensions que se retrouveront jeudi prochain à Genève les émissaires nord et sud-coréens, américains et chinois pour reprendre les négociations sur l'avenir de la péninsule, techniquement toujours en guerre depuis l'armistice de 1953.