Jean-Pierre Raffarin a attendu la journée de dimanche pour s'exprimer publiquement à propos de la vague de grèves et de manifestations pour la hausse du pouvoir d'achat et contre la révision de la loi sur les 35 heures hebdomadaires de travail qui ont eu lieu jeudi dans toute la France. Trois jours pour mettre de l'ordre dans un faisceau de réactions contradictoires, opérer un repli en bon ordre et proposer des négociations sur les salaires. Ce qui était impossible devient un objet de discussion. Preuve supplémentaire qu'en France, les négociations s'ouvrent après les mouvements sociaux. Et qu'un succès syndical permet de découvrir des «marges de manœuvre» qui n'existaient pas à la veille des défilés.

«Lâcher du lest»

A quoi tiennent ces hésitations? Premièrement à une tension au sein de la majorité entre ceux qui font pression pour accélérer l'action d'adaptation de l'économie française à la concurrence et ceux qui souhaitent en préserver les singularités dans le domaine de la protection sociale. Deuxièmement à une divergence d'appréciation sur l'importance des mouvements sociaux. Certains considèrent que la majorité écrasante dont la droite dispose au parlement lui donne les mains libres pour exécuter le mandat confié par les électeurs (ils ne tiennent pas compte des circonstances exceptionnelles des élections de 2002). D'autres craignent que l'usage exclusif de cette position dominante au parlement n'aboutisse à une crise sociale généralisée.

C'est le cas de Jacques Chirac. A droite, il est l'un des derniers représentants d'une génération politique qui a vécu du côté du gouvernement les événements de mai 1968. En tant que président de la République, il a vécu les grèves de 1995 qui l'ont conduit à dissoudre l'Assemblée nationale deux ans plus tard, et à provoquer des élections désastreuses pour son camp. Jacques Chirac aurait suggéré à son premier ministre de «lâcher du lest» immédiatement après avoir constaté l'ampleur de la mobilisation. D'autant plus que les derniers sondages sur le référendum de ratification de la Constitution européenne fixé le 29 mai montrent la perméabilité du scrutin européen au mécontentement social (le oui baisse de 3 points et s'établit à 56%; il baisse encore plus à gauche; et il reste 36% d'indécis). Il semble que Jean-Pierre Raffarin a un peu traîné les pieds avant de le suivre.

Le premier ministre a reconnu dimanche que la journée de jeudi change les rapports de force. «Je ne suis pas surpris par la mobilisation, parce que nous avons une croissance supérieure à ce que nous avions prévu, a-t-il déclaré sur Radio J. Il est légitime que les Françaises et les Français aient une revendication d'amélioration du pouvoir d'achat en voyant une croissance plus forte que prévu. Les manifestations ont été importantes et significatives, encadrées de manière responsable. Elles font partie du dialogue social. Le gouvernement ne peut pas rester silencieux.» Des négociations seront ouvertes avec les syndicats de fonctionnaires avant la fin du mois de mars (le 24 probablement). «J'ouvre la discussion, je ne la ferme pas en annonçant des chiffres», a expliqué le premier ministre. Et il a continué par cette divine surprise: «Il y a des rentrées fiscales qui sont supérieures à ce qui était prévu, nous avons donc de minces marges de manœuvre […], qui nous donnent la possibilité de discuter et de conclure.»

Le premier ministre est conscient qu'il faut aussi agir dans le secteur privé. Il souhaite que l'Etat joue un rôle de «facilitateur» en vue de négociations salariales et il incite les «entreprises qui ont eu des bons résultats à partager». Il a renoncé à prétendre que tout avait été fait pour revaloriser les bas salaires et entre en matière sur les grilles qui aboutissent, dans certaines branches, à des rémunérations inférieures au salaire minimum.

35 heures, école…

Les revendications salariales (largement soutenues dans le secteur privé) ont relégué au second plan le refus de la politique gouvernementale – révision de la loi sur les 35 heures, réforme de l'enseignement et du droit de licenciement. Jean-Pierre Raffarin affirme qu'il laissera la discussion parlementaire en cours sur les 35 heures et sur l'enseignement aller à son terme, autrement dit, il laisse aux députés et aux sénateurs le soin de décider quelle position ils adopteront par rapport aux mouvements sociaux. Il fait aussi le pari qu'il sauvera sa politique en négociant sur les salaires. A moins qu'une fois de plus, les manifestations et les grèves d'enseignants et de lycéens prévues demain ne le conduisent à changer d'avis.