La Russie va célébrer le 9 mai la victoire de l'Armée rouge sur le nazisme. Vladimir Poutine a lancé pour l'occasion des invitations à ses voisins baltes qui se souviennent pourtant que la défaite des armées hitlériennes coïncide avec leur perte d'indépendance au profit de l'ex-URSS. Le président estonien Arnold Runtel et son homologue lituanien Valdas Adamkus viennent donc d'annoncer qu'ils ne se rendraient pas à Moscou. L'Estonie enverra toutefois son ministre des Affaires étrangères assister à la cérémonie.

Le président russe avait pourtant, juste après sa rencontre avec George Bush à Bratislava, tenté d'ajouter des formes à son invitation: «Nous considérons avec respect le sentiment de ceux qui, dans les pays Baltes, considèrent qu'avec la fin de la Seconde Guerre mondiale est liée la tragédie de la perte de l'indépendance mais, avait-il lancé, nous considérons qu'il faut regarder vers l'avenir. Nous tendons la main de l'amitié et espérons que le bon sens va l'emporter sur les ambitions politiques.»

La gêne de Bruxelles

La seule à avoir dès le départ répondu positivement, la présidente lettone Vaira Vike-Freiberga, a estimé qu'il fallait «tendre la main à Moscou» afin de tenter de renouer un dialogue au point mort. Elle voulait aussi en profiter pour amener la Russie à reconsidérer sa ligne officielle selon laquelle l'Armée rouge a, en 1945, simplement libéré les pays Baltes du joug nazi. Vladimir Poutine, qui n'a pas l'intention de changer sa vision des choses, a réagi avec fureur devant cette manœuvre.

A Bruxelles, la Commission européenne reste très prudente sur ce débat. José Manuel Barroso a certes déclaré soutenir «ardemment» la Lettonie dans ses démêlés avec Moscou – la Russie s'inquiète régulièrement du sort des minorités russophones présentes chez ses voisins lettons et estoniens. Mais il refuse de polémiquer à propos du 9 mai. La commission n'y voit qu'un différend «bilatéral»: «Nous ne pensons pas que la Commission européenne, en tant que telle, a dit son président, doit être engagée aujourd'hui dans un débat sur l'Histoire. Regardons vers l'avenir.»

Au Parlement européen, un député d'extrême droite ne partage pas cette neutralité. Philip Claeys membre du Vlaams Belang (ex-Vlaams Blok), a adressé une virulente question au Conseil de l'Union européenne pour savoir ce qu'on entendait faire à propos du «chantage» pratiqué par la Fédération de Russie. Au cabinet de Javier Solana, haut représentant pour la politique étrangère de l'Union, on ne s'est pas vraiment saisi de la question: la lettre d'invitation de Moscou, n'est pas «encore» arrivée dit-on.

Le 9 mai n'est d'ailleurs pas le seul sujet historique qui agite les Baltes. Un autre député européen, Vytautas Lansbergis, ancien président lituanien, associé à un collègue hongrois, avait tenté d'obtenir, le mois dernier, que les symboles communistes soient bannis d'Europe au même titre que les symboles nazis. Là encore, la Commission européenne, puis les Etats ont joué la prudence. Franco Frattini, le commissaire en charge de Liberté, sécurité et justice, a estimé qu'on ne pouvait traiter sur un même plan les symboles communistes et ceux du nazisme. Tout en reconnaissant qu'ils étaient tous de nature à rappeler un passé douloureux, il a jugé que les symboles nazis ajoutaient au rappel d'une histoire tragique l'incitation au racisme et à l'antisémitisme. Les ministres européens ont, pour leur part, préféré ne rien interdire du tout plutôt que d'entrer dans un débat historique délicat.

Les Baltes, forts de leur nouvelle appartenance européenne, du parapluie de l'OTAN et des sympathies américaines, s'ingénient à marquer des points contre Moscou. Valdas Adamkus, le président lituanien, s'était d'ailleurs fortement impliqué dans la crise ukrainienne. D'autres européens ont cependant des priorités différentes: «La relation entre la Russie et l'Union européenne est un élément capital de l'équilibre du monde de demain. Il faut avoir une certaine vision de cette relation», a rappelé récemment Jacques Chirac.