France

Face au risque d’explosion des banlieues, le compte à rebours politique français

Des émeutes ont de nouveau secoué plusieurs villes de banlieue parisienne dans la nuit de lundi. La polémique déclenchée par l’interpellation du jeune Théo à Aulnay-sous-Bois le 2 février peut-elle aboutir à des flambées de violence à grande échelle?

Nouvelles nuits de violence en banlieue parisienne. Ce mardi, la crainte de nouvelles émeutes et de nouveaux affrontements avec la police apparaît à nouveau sérieuse en France, à dix semaines de l’élection présidentielle. Le tribunal de Bobigny a jugé lundi plusieurs jeunes interpellés en comparution immédiate. Des incidents graves ont aussi éclaté en province. Le président Français François Hollande se rend ce mardi matin à Aubervilliers, dans le département sous tension de Seine-Saint-Denis, pour parler emploi. Incidents graves, mais isolés, ou risque de déflagration sociale massive? Les explications du «Temps».

■ Les scènes de violence sont-elles particulièrement graves?

Poubelles et voitures brûlées. Affrontements avec les policiers. Les banlieues françaises sont toujours sous tension, c’est une évidence. Quinze personnes ont à nouveau été interpellées dans la nuit de lundi à mardi en Seine-Saint-Denis, après cinquante autres arrestations survenues durant le week-end. L’affaire qui a mis le feu est l’interpellation violente du jeune Théo à Aulnay-sous-Bois le 2 février dernier. Des événements sont survenus Argenteuil (Val d'Oise), aux Ulis (Essonne) mais aussi à Dijon (Cote d’Or). Les relations avec la police sont au cœur de cet embrasement.

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Certaines villes sont malheureusement coutumières d’incidents violents. Bobigny, 50 000 habitants, où se trouvent la préfecture et le tribunal d’instance du «93», connaît régulièrement des phases d’affrontements entre la police et les jeunes. Trois policiers y ont ainsi comparu devant les juges en novembre 2016 pour avoir mutilé et blessé des jeunes au Flash-Ball en 2009. Argenteuil, 105 000 habitants, s’est retrouvé sur le devant de la scène en octobre 2005, après les déclarations du candidat Nicolas Sarkozy venu promettre de débarrasser la ville des «racailles» au «Kärcher».

L’extrême violence des incidents survenus ce week-end – qui ont vu une voiture de la radio RTL être incendiée à Bobigny et une petite fille être sauvée des flammes par un adolescent alors qu’elle se trouvait bloquée dans un autre véhicule – n’est toutefois pas le fait des manifestants venus se rassembler pour réclamer justice pour le jeune Théo interpellé le 2 février et hospitalisé dans la foulée après avoir été semble-t-il victime d’un viol à la matraque (quatre policiers ont été mis en examen, dont un pour viol). Dans les deux cas, des groupes de casseurs identifiés ont commis les dégradations. Les deux sœurs du jeune Théo avaient, à Aulnay-sous-Bois, lancé un appel au calme la semaine dernière. Il a grosso modo été respecté dans la cité de la Rose-des-Vents – cité des 3000 – bouclée par les gendarmes mobiles depuis l’incident qui a mis le feu aux poudres.

Le rapport avec la police est le point le plus problématique. L’origine des policiers, souvent venus de province, ne favorise pas l’échange avec les jeunes des cités. Les caméras de surveillance sont en nombre insuffisant et constituent souvent des abcès de fixation pour les trafiquants de stupéfiants, qui les endommagent. Le port de caméras mobiles par les forces de l’ordre est de plus en plus demandé.

■ L’affaire Théo peut-elle empoisonner la campagne pour l’élection présidentielle?

C’est déjà le cas. Ce week-end, la candidate du Front national Marine Le Pen a de nouveau dénoncé la situation dans les quartiers. Elle avait refusé de condamner les violences policières, malgré la mise en examen rapide des auteurs de l’interpellation de Théo et les prises de position claires en faveur du jeune garçon du maire conservateur d’Aulnay-sous-Bois Bruno Beschizza, lui-même ancien policier. La visite du président François Hollande au jeune Théo à l’hôpital, le mardi 7 février, puis celle qu’il effectue ce mardi à Aubervilliers font également monter la pression politique, entraînant des communiqués de plusieurs candidats dont l’ancien ministre de l’Economie Emmanuel Macron, qui a insisté sur les devoirs des forces de l’ordre.

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Il faut se souvenir que l’état d’urgence reste en vigueur dans l’Hexagone, où il a été décrété dans la nuit des attentats parisiens du 13 novembre 2015. Or ce dernier donne une latitude d’action beaucoup plus grande aux forces de sécurité pour interpeller des suspects, perquisitionner, et étendre leurs gardes à vue. Important également: la mobilisation des policiers qui, au fil de plusieurs manifestations, n’ont cessé de dénoncer à la fin 2016 leurs conditions de travail.

Des manifestations nocturnes de policiers, durant leurs heures de travail, avaient eu lieu dans plusieurs grandes villes de France dont Paris. Résultat: des primes supplémentaires leur ont été accordées, et le budget dévolu aux forces de l’ordre pour 2017 a été augmenté d’environ 800 millions d’euros (sur 19 milliards). Autre concession: le dépôt d’un projet de loi sur la sécurité publique, actuellement débattu à l’Assemblée nationale, destiné à rendre plus souples les règles de légitime défense pour les policiers. Au-delà du cas de Théo, la question du rapport entre la police et la population dans les quartiers sensibles se retrouve donc bien au cœur de la campagne électorale en cours. Ce qui attise la colère des deux côtés.

■ Peut-on comparer l’affaire Théo à la mort de Zyed et Bouna en octobre 2005?

C’est la grande crainte des policiers français qui, dans les cités difficiles des banlieues, redoutent l’embrasement. Il est néanmoins trop tôt pour le dire, d’autant que dans le cas de Théo, l’existence d’images de surveillance vidéo a très vite permis à la justice de mettre en examen les quatre policiers, même si les avocats de ces derniers tentent, depuis lors, d’infirmer la version du jeune garçon de 22 ans interpellé, en contestant le caractère intentionnel du viol.

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Le 27 octobre 2005, deux jeunes de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) Zyed et Bouna, âgés de 15 et 17 ans, avaient trouvé la mort en se réfugiant dans un poste de transformateur électrique, alors qu’ils fuyaient une descente de police. Leur décès avait déclenché des émeutes de grande ampleur, conduisant le gouvernement à décréter (déjà) l’état d’urgence. C’est en réponse à cette situation, pour prendre le pouls des banlieues françaises, que le magazine «L’Hebdo» récemment disparu avait lancé le «Bondy Blog», en déplaçant une partie de sa rédaction dans la ville de Bondy, voisine de Bobigny. Le «Bondy Blog», qui existe encore en partenariat avec «Libération», est d’ailleurs aux avant-postes de la couverture médiatique des incidents actuels.

La comparaison avec les événements de 2005 reste pour l’heure exagérée, malgré les violences constatées ces derniers jours et l’inquiétude des forces de l’ordre. Du 22 octobre 2005 à la fin novembre, 9000 véhicules avaient été incendiés à travers la France, conduisant à trois mille interpellations. 56 policiers avaient été blessés.

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La difficile question des banlieues est néanmoins loin, très loin d’être en voie d’apaisement en France où les filières salafistes ont en plus pris le dessus dans un certain nombre de quartiers, entraînant l’apparition d’une mouvance djihadiste violente peu présente il y a onze ans, lors des émeutes de 2005. Le test ces jours-ci viendra de l’apparition ou non d’affrontements dans d’autres villes que celles de la périphérie parisienne. Traditionnellement, les banlieues de Lyon, Amiens, Grenoble ou Montpellier sont souvent très inflammables. Le sentiment de précarité et la colère des jeunes dans ces cités souvent enclavées et difficile d’accès n’ont pas diminué depuis, et le nombre de demandeurs d’emploi a continué d’augmenter. Le taux de chômage dans ces quartiers se situe souvent entre 25% et 35% pour les moins de trente ans.

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