A quelques semaines du prochain Conseil européen du 17 décembre, qui doit décider si l'Union européenne entamera des négociations pour l'adhésion de la Turquie, les partisans de la ligne dure envers Ankara marquent des points. Malgré la recommandation favorable à une intégration de la Turquie émise le 6 octobre dernier par la Commission européenne, qui conseillait l'ouverture rapide de négociations, les Vingt-Cinq souhaitent agir à leur guise. «Les Etats membres sont les maîtres dans ce domaine», a souligné mercredi à La Haye, Bernard Bot, le ministre néerlandais des Affaires étrangères. Il y orchestrait une rencontre entre de hauts responsables de l'Union européenne et le chef de la diplomatie turque, Abdullah Gül.

A mesure que les semaines passent, les conditions posées à la Turquie pour ouvrir et mener ces négociations ont tendance à se multiplier. Bernard Bot estime toujours que la Turquie pourrait rejoindre l'Union en 2015, mais précisait récemment que cela se ferait uniquement «si les négociations débutent en 2005, s'il n'y a pas de circonstances imprévisibles et si la Turquie continue sur cette voie». Hier, il a demandé à Ankara des progrès d'ici à décembre sur les libertés d'association et de religion. Olli Rehn, nouveau commissaire à l'Elargissement, a estimé que, quelle que soit la décision de décembre, il faudrait, avant de débuter les pourparlers, se livrer à une étude comparée des législations turques et européennes, un processus qui, traditionnellement faisait partie des négociations elles-mêmes.

Si l'Italie, le Portugal, et l'Allemagne continuent de soutenir avec force l'idée d'un feu vert en décembre, des pays comme la République tchèque ou le Luxembourg optent pour un oui à Ankara assorti de conditions strictes – notamment la possibilité, déjà évoquée par la Commission, d'interrompre les négociations à tout moment. Jacques Chirac, qui au début de l'automne était encore un chaud partisan de l'adhésion tout court, s'est ouvert à l'idée d'une troisième voie entre le statu quo et l'adhésion prônée par les conservateurs: si «le chemin que peut faire la Turquie ne lui permet pas d'adhérer à l'ensemble des valeurs de l'Europe, a jugé le président français le 5 novembre à Bruxelles, ce qu'il faut trouver, c'est le moyen de créer un lien suffisamment fort pour qu'il n'y ait pas séparation entre l'Europe et la Turquie tout en n'ayant pas d'intégration». Hier, dans le Figaro, le député conservateur européen Jacques Toubon détaillait ce que pourrait être l'alternative du «partenariat privilégié», qui présenterait l'avantage de «réduire les dangers pour l'Europe et les contraintes pour la Turquie». L'Autriche et les Pays-Bas seraient aussi intéressés par la troisième voie. «Pour nous, négocier signifie une appartenance à part entière. Aucune autre alternative n'est possible», répète cependant Abdullah Gül.

L'épine chypriote

Une autre menace plane sur ses projets. Le président chypriote grec, Tassos Papadopoulos, caresse l'idée d'user de son droit de veto si les Turcs ne reconnaissent pas l'Etat chypriote grec, désormais membre de l'UE. Il est soutenu par Athènes qui, sans évoquer le pire, estime qu'il y a là un «problème». A Ankara, on croit avoir fait son devoir en soutenant le référendum sur la réunification de l'île en avril dernier, que la partie grecque a rejeté. Toutes ces difficultés agacent en Turquie. Il y a une semaine, Abdullah Gul lâchait: «Nous ne pensons pas que la Turquie doive faire n'importe quoi à n'importe quel prix pour rejoindre l'UE.»