«Je ne mettrai pas le voile noir de veuve tant que je ne le verrai pas mort. Tout en moi me dit qu'il est toujours vivant», disait, mercredi, la femme d'un marin du Koursk, peu après la visite écourtée de Vladimir Poutine. Oksana Doudko, c'est son nom, risque de devoir attendre de très longs mois pour prendre enfin le deuil, si elle ne s'y résout pas avant. Les opérations qui permettraient de récupérer le corps de son mari s'annoncent en effet d'une difficulté extrême. Son témoignage, recueilli par un journaliste d'AP, n'est pas le seul. «Comment peuvent-ils annoncer que tout l'équipage est mort, alors qu'aucun corps n'a été récupéré?» s'interroge Tatiana Baïbarina, la mère d'un membre d'équipage, face à l'envoyé de l'AFP. «On dit ici que les Norvégiens ont abandonné les travaux de sauvetage parce qu'on les a trop peu payés», lance une autre veuve qui exprime l'espoir déchirant qu'un ou l'autre compartiment du sous-marin non exploré cache encore un survivant.

Incompréhension, colère, refus d'admettre le décès de leur proche: voilà ce que le président Poutine a récolté en se rendant, pour la première fois depuis le drame, sur la mer de Barents afin de rencontrer les familles des marins du Koursk. Trois heures durant, il a dû répondre aux questions des proches. Ils étaient désespérés, stressés au point que certaines femmes se sont évanouies, mais impressionnés tout de même par la présence du chef de l'Etat, ont raconté des témoins. La presse, à l'exception de la chaîne de télévision d'Etat ORT, a été tenue à l'écart du lieu, près de Mourmansk, base de la flotte du Nord, où se tenait la réunion.

Alors que la Russie observait le jour de deuil national décrété par la présidence russe, les familles des victimes n'ont pas voulu participer à la cérémonie prévue, faute de pouvoir saluer une dernière fois la dépouille des disparus comme le veut le cérémonial orthodoxe. Reparti pour Moscou, le président russe est apparu à la télévision mercredi soir. «Je ressens un sentiment de pleine responsabilité et un sentiment de culpabilité pour cette tragédie», a déclaré Vladimir Poutine. Il a annoncé que le ministre de la Défense, Igor Sergueïev, et le responsable de la flotte russe, l'amiral Vladimir Kouroïedov, de même que le commandant de la flotte du Nord, l'amiral Viatcheslav Popov, avaient démissionné. Mais, a-t-il ajouté, «ces démissions n'ont pas été acceptées et ne le seront pas tant que nous n'aurons pas totalement compris ce qui s'est passé, quelles sont les causes, s'il y a des coupables ou s'il s'agit de circonstances tragiques».

Météo et raison d'Etat

Reste qu'il y a encore un abîme entre les funérailles dont rêvent les proches et les corps des marins prisonniers du sous-marin échoué par 108 mètres de fond en mer de Barents. La société norvégienne Stolt Offshore, chargée d'étudier le moyen de récupérer les corps – qui participe également aux opérations de pompage de l'Erika au large des côtes bretonnes –, ne cache pas les difficultés de l'entreprise. Son porte-parole multiplie les déclarations précautionneuses. «Notre étude de faisabilité pour renflouer l'épave ou pour récupérer les corps va prendre des mois, prévient ainsi Julian Thomson contacté par les agences. Pratiquement, je dirai que les opérations auront lieu en été de l'an prochain au plus tôt, si nous trouvons un moyen sûr de les mener à bien.» Il poursuit: «Nous aurions besoin de faire une ouverture substantielle dans la coque pour que les plongeurs puissent y pénétrer en toute sécurité. Il faudrait aussi que l'on connaisse la nature des munitions à bord, leur état, ainsi que celui des réacteurs nucléaires.» Les conditions météorologiques – l'hiver arrive en octobre – et la raison d'Etat – les Russes sont-ils prêts à divulguer l'état de l'armement et des moteurs du Koursk? – présentent autant d'obstacles à l'opération.

D'autant qu'à une telle profondeur le travail des plongeurs scaphandriers suppose des risques et des difficultés énormes. A titre d'exemple, une heure d'activité à 120 mètres de profondeur requiert environ douze heures de décompression. Les hommes qui ont ouvert, lundi matin, le sas du submersible naufragé – après «six ou sept heures» de travail et sans grande difficulté, a déclaré l'un d'eux – sont, à l'heure qu'il est, encore enfermés dans un caisson de décompression maintenu à la même pression qu'au fond, à bord du navire norvégien Seaway Eagle, qui a déjà quitté la zone du naufrage. Ils devront y rester confinés jusqu'à vendredi.