D'abord l'incompréhension. Et, au fur et à mesure de la fermeture de tous les restaurants et café de France samedi soir, le début d'une colère qui pourrait bien, ce dimanche, se traduire par une abstention massive pour le premier tour du scrutin municipal, alors que le pays compte désormais 4500 malades infectés par le coronavirus-covid 19 (dont 838 nouvelles contaminations survenues dans les dernières 24 heures) et 91 décès. Dimanche à la mi-journée, la participation s'établissait à 18,38%, soit près de cinq points de moins qu'en 2014 (23,17%), selon les chiffres du ministère de l'Intérieur.

La participation la plus élevée est observée en Haute-Corse (34,51%), tandis que Paris (12,61%) et sa couronne sont les départements qui se sont le moins mobilisés. En annonçant, hier en fin de journée, la clôture de tous les commerces non essentiels (hors alimentation et pharmacies pour l'essentiel) à minuit, le premier ministre Edouard Philippe a suscité l'inquiétude sur le déroulement des élections locales qu'Emmanuel Macron avait, lors de son intervention publique jeudi, décidé de maintenir en arguant du soutien de son conseil scientifique pour la lutte contre le coronavirus.

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35 000 communes

La France compte plus de 35 000 communes, dont environ 31 000 municipalités rurales de moins de 3000 habitants où les retraités (la tranche d'âge la plus vulnérable à l'épidémie) constituent une bonne partie des élus et des volontaires dans les bureaux de vote.

Est-ce dès lors sérieux de prétendre que les rassemblements d'électeurs, même avec la mise en place de mesures sanitaires drastiques – isoloirs aérés, utilisation par les votants de leurs stylos personnels pour signer le registre, port de gants par les délégués de chaque bureau de vote... – ne présentent pas de risque majeur de contamination? Samedi soir, l'envolée de critiques sur les réseaux sociaux et la colère des professionnels de la restauration laissait présager d'une journée électorale compliquée entre 8 heures du matin et 20 heures, l'heure de fermeture des bureaux dans les grandes villes. Un mot d'ordre #jenevoteraipasdemain circulait même en fin de soirée. 

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Un samedi trop normal

Dans les rues de Paris, la journée de samedi semblait, il est vrai, beaucoup trop normale pour ne pas imaginer l'imposition de mesures drastiques afin de freiner la progression très rapide de l'épidémie en France, troisième pays le plus touché en Europe après l'Italie (15 113 cas et 1013 décès) et l'Espagne (5753 cas et 136 morts).

Terrasses de café bien fréquentées, salles de restaurants bien remplies sans aucune mesure de précaution en matière d'espacement des sièges et des tables, absence chronique de gel hydroalcoolique dans les établissements et les boutiques, impossibilité d'en acheter dans les pharmacies, interdiction à ces dernières de vendre des masques de protection respiratoires sauf sur ordonnance.... C'est une capitale française presque ordinaire qui a reçu, dans la soirée, le coup de massue du premier ministre Edouard Philippe.

Le témoignage de Pierre C.: «Une contradiction»

Pierre C. est, dans le quartier du Marais, le propriétaire d'un restaurant de la Rue Vieille du Temple qui, hier, affichait encore un très bon taux de remplissage. Il devra, dimanche matin, faire l'inventaire complet de ses frigos et photographier la marchandise périssable pour les assurances tandis que ses serveurs s’apprêtent tous à perdre un tiers, voire la moitié de leur rémunération si la fermeture dure un mois, comme beaucoup le pensent: «Le message envoyé jeudi par le président avec le maintien des municipales était celui de la confiance. Fermer les écoles et les universités à partir de lundi jusqu'à la fin avril est une chose. En finir avec toute vie sociale en est une autre, en contradiction totale avec le maintien du scrutin.»

Un politique: «Les maires vont y perdre»

Un parlementaire de la majorité présidentielle confirme que ce malaise n'est pas seulement celui des commerçants. Il touche aussi le personnel politique, surtout les élus de terrain qui redoutent de se voir accusés d'être responsables de contaminations: «Les maires vont y perdre sur les deux tableaux», précise-t-il. «Ils risquent d'être mal élus si l'abstention est forte. Et ils vont se trouver en butte à la colère de leurs administrés s'il s'avère que le scrutin a accéléré la propagation du virus. ils sont pris dans l'étau».

Pire: une possible crise institutionnelle n'est pas écartée si le second tour ne pouvait pas se tenir le 22 mars, car le mandat des maires sortants viendrait alors à échéance sans successeurs, obligeant les préfets à prendre le relais comme autorité de tutelle en attendant de pouvoir retourner aux urnes. 

Emmanuel Macron avait, dans son allocution de jeudi, dressé le portrait d'une France résolue et unie face au virus, en attente du pic épidémiologique supposé intervenir vers la mi avril. Mais les récits de ses consultations politiques, tout au long de la journée, montrent que les débats furent intenses, en particulier avec l'opposition de droite hostile à un report. Le président de l'association des maires de France, François Baroin, et le président du Sénat Gérard Larcher sont cités du coté de l'Elysée comme les plus farouchement opposés à tout report du vote. Vrai? Faux? L’ambiguïté ne fait qu'ajouter au malaise ambiant, dans un contexte politique difficile pour la majorité présidentielle, en manque cruel d'ancrage dans les territoires.

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Un pays tétanisé

La France comprend, face au risque sanitaire, pourquoi elle doit se figer et se préparer sans doute à des mesures de confinement encore plus strictes dans les jours qui viennent. Beaucoup, parmi les 44,7 millions d'électeurs français, en revanche, ne comprennent pas pourquoi ils doivent, dans ces conditions, aller impérativement voter ce dimanche pour leurs conseils municipaux, d'autant que la campagne électorale s'est quasiment éteinte voici deux semaines, après les interdictions de rassemblement de 5000 puis 1000 personnes. L'argument de l'incontournable «moment démocratique» et le fait qu'aucun scrutin n'a été annulé sous la Vème République ont, avec la propagation de l'épidémie, perdu de leur force. Et les affirmations sur l'impossibilité légale de report (faire voter une loi en ce sens était impossible la semaine dernière en raison de la suspension de l'Assemblée nationale et du Sénat, laissant comme seule possibilité la proclamation de l'Etat d'urgence) sont mis en balance avec les risques sanitaires.

A tous points de vue, le coronavirus planera ce dimanche au dessus des urnes, des bulletins de vote et des résultats de ces municipales dans un pays d'ordinaire rebelle, mais soudain tétanisé. 

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