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Dessin censuré jeudi 30 septembre.
© Stephff ©

Asie

Sur Facebook, la haine immodérée des Rohingyas

Le réseau géant tente de reprendre la main sur les contenus haineux en Birmanie mais ses algorithmes de contrôle ont des ratés, aboutissant parfois à censurer les discours antiracistes

«Dès qu’ils voient un dessin sur les Rohingyas, ils font un signalement. Ils se mettent à plusieurs, et la loi du nombre, ainsi que les algorithmes de Facebook font le reste, la publication est suspendue.»

Stephff est dessinateur de presse. Installé à Bangkok depuis trente ans, le Français, dessinateur attitré de The Nation, le quotidien anglophone de Thaïlande depuis quinze ans, et collaborateur de nombreux autres titres dans le monde dont Courrier International, n’en est pas revenu de voir, jeudi dernier, un de ses dessins censurés sur sa page Facebook professionnelle. On y voyait une planète interloquée à la vue d’un Janus composé d’une Birmane traditionnelle au sourire paisible et de l'ogre traditionnel Da'tha Giri aux dents longues dévorant un Rohingya: façon de dénoncer la duplicité de la ministre des Affaires étrangères et conseillère d’Etat Aung San Suu-Kyi, ex-icône des partisans de la démocratie en Birmanie, qui n’a jamais élevé la voix contre la chasse lancée contre cette minorité de son pays. En un an, 700 000 personnes ont dû se réfugier au Bangladesh.

«J’avais enfreint leurs règles, disait le message. Mais quelles règles? Et je n’avais aucun moyen de contester.» Ni une ni deux, le dessinateur envoie une lettre ouverte à Mark Zuckerberg, diffusée sur Facebook, entre autres, et amplement relayée par ses contacts: «On ne peut pas déplorer un génocide en train de se produire parce que des internautes ultranationalistes se plaignent auprès de Facebook? Et tous ces racistes birmans qui se répandent en insultes sur ma page à chaque fois que je fais un dessin sur la tragédie des Rohingyas? Pourquoi vous n’employez pas de vraies personnes pour décider si un dessin est raciste ou au contraire, s’il combat le racisme?»

Surtout, le dessinateur active son réseau. Human Rights Watch, Reporters sans frontières. RSF a depuis deux mois un bureau à San Francisco qui entretient des contacts au sein même des Big Techs de la Silicon Valley. Une douzaine d’heures plus tard, le dessin est rétabli. Le dessinateur reçoit même un mail d’un des responsables du réseau en Thaïlande, présentant ses excuses. Un autre dessin de Stephff qui critiquait le rôle de Facebook dans la tragédie des Rohingyas est aussi brièvement suspendu – rétabli une heure plus tard.

Facebook au pied du mur

Si Facebook a réagi rapidement, c’est que même l’ONU l’accuse d’avoir propagé la haine des Rohingyas, au point que le réseau a suspendu plusieurs comptes de hauts gradés la semaine dernière. Il s’est aussi expliqué, sur son blog, sur ses moyens d’action en Birmanie, expliquant que le pays, qui a longtemps vécu en autarcie, n’appliquait pas le langage standard universel de l’Unicode, ce qui rendait difficile l’accès à toutes les fonctionnalités, que les algorithmes de détection allaient être améliorés et que les modérateurs de langue birmane allaient passer de 60 à 100 d’ici à la fin de l’année. «Ils sont davantage à l’écoute, maintenant, explique Daniel Bastard, le responsable Asie pour RSF. On a été très critique envers eux. On pourrait comparer le rôle de Facebook en Birmanie à celui de la radio des Mille collines au Rwanda» – Mille collines, cette radio qui joua un rôle déterminant dans le génocide des Tutsis en 1994.

Lire aussi: Facebook pointé du doigt pour son rôle dans la crise des Rohingyas (avril 2018)

Car Facebook, c’est internet, pour les Birmans. 85% du trafic internet passe par le réseau social. Et peut-être est-ce partiellement dû à l’isolement dans lequel le pays a vécu si longtemps, «il n’y a pas de politiquement correct. C’est sidérant, le décalage. On est tombé des nues» se désole Stephff, le dessinateur. Lui dessinait jadis pour Irrawady, le média de la Ligue nationale de la démocratie d’Aung San Suu-Kyi qui luttait pour une transition pacifique. «Mais elle ne fait rien, ne dénonce rien.» La collaboration fait désormais partie du passé.

«Même Aung San Suu-Kyi ne prononce jamais le mot de Rohingyas, reprend Daniel Bastard, la question est taboue en Birmanie, les voix les plus critiques parlent au mieux de «musulmans» [on les appelle aussi «Bengalis», pour bien faire sentir que ce sont des illégaux du pays voisin]. Il y a une sorte de novlangue là-bas, le génocide n’existe pas. La BBC a quitté la Birmanie parce qu’elle refusait cette censure.» Le pays a pourtant connu un boom de la presse lors de l’ouverture du pays, dans les années 2010, avant un nouveau durcissement. Aujourd’hui, les journalistes qui évoquent le martyre des Rohingyas sont insultés et harcelés. Le pays arrive en 137e position sur 180 dans le classement RSF de la liberté de la presse.

La Birmanie n’est pas le seul pays de la région où les réseaux sociaux sont devenus hors contrôle. Des armées de trolls sévissent sur Twitter en Inde. Au Sri Lanka, les bouddhistes s’en prennent aux commerçants musulmans. «J’ai peur que Facebook soit maintenant devenu une bête», avait déclaré en mars Yanghee Lee, le rapporteur spécial des Nations unies sur la Birmanie.


Pour en savoir plus:

Deux journalistes de l’agence Reuters condamnés à sept ans de prison en Birmanie

La page de Reuters consacrée à ses deux journalistes condamnés à 7 ans de prison ce 3 septembre 2018

«Massacre en Birmanie», le sujet des deux journalistes de Reuters

Réseaux sociaux, le vertige de la modération

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