Réseaux sociaux

Facebook ouvre ses «poubelles» à une élue allemande

La Verte Renate Künast a été la première politicienne allemande autorisée à accéder au centre de filtrage des contenus illicites de Facebook, géré par la filiale Arvato de Bertelsmann, à Berlin

Fin 2016, Renate Künast portait plainte contre Facebook, qui refusait d’effacer des citations erronées prêtées, dans le cadre de fake news, à cette leader du parti Vert allemand. Six mois plus tard, cette présidente de la Commission parlementaire pour les questions juridiques et la défense du consommateur du Bundestag est devenue la première politicienne allemande à pénétrer l’un des lieux les plus secrets d’Allemagne: les locaux de l’entreprise Arvato, filiale du leader de l’édition Bertelsmann, chargée par Facebook de filtrer les contenus illicites qui circulent sur le média social.

Projet contraignant bientôt adopté par le Bundestag

L’Allemagne dénonce régulièrement le manque de bonne volonté et de transparence de Facebook quant à ses pratiques de filtrage de contenus illicites. La visite de la politicienne dans les locaux d’Arvato survient à quelques jours de l’adoption par le Bundestag d’un projet de loi contraignant pour les médias sociaux qui ne filtreraient pas suffisamment leurs contenus illicites. Le texte, qui doit être adopté d’ici la pause estivale, prévoit jusqu’à 50 millions d’euros d’amende.

650 salariés pour «effacer» les contenus illicites

Un cube de béton anonyme sur le Wohlrabedamm, une avenue sans charme des environs de l’aéroport de Tegel, dans le nord de Berlin, où se succèdent entrepôts et sites industriels. Les voisins s’appellent Zeppelin, Siemens ou Nixdorf. La filiale de l’Agence pour l’emploi du quartier est à quelques centaines de mètres. C’est là, au numéro 32, que quelque 650 salariés «trient les poubelles» de Facebook: pédopornographie, décapitations, violences en tout genre, insultes sont visionnées par les salariés, chargés ensuite d’«effacer» les contenus illicites du réseau social, selon des critères jugés peu transparents en Allemagne.

Le seul fait que Facebook ait ouvert ce centre de contrôle en 2015 est un progrès.

Trois heures durant, Renate Künast a pu regarder par-dessus l’épaule de ces éboueurs du net. «Facebook et Arvato ont bougé», se réjouissait la députée à l’issue de sa visite. Elle avait déposé sa première demande de visite-contrôle voici plus de deux ans. «Le seul fait que Facebook ait ouvert ce centre de contrôle en 2015 est un progrès. Avant, il fallait s’adresser au siège européen de Dublin pour obtenir que soient effacés des contenus illicites», rappelle la députée.

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Renate Künast, qui a pu discuter avec des salariés, a dressé un portrait relativement encourageant des lieux, après une série d’articles dénonçant des conditions de travail inhumaines au sein d’Arvato. «Les salariés disposent de numéros de téléphone s’ils ont besoin de soutien psychologique. Bien sûr, je ne peux pas dire s’ils en font usage ou non», relativisait la politicienne.

Pas de formation ni de soutien psychologique

1,8 milliard de personnes ont un compte Facebook dans le monde, dont 28 millions d’Allemands. Depuis l’automne 2015, Arvato filtre une partie de ces contenus, dans la plus grande confidentialité. «Personne à part Facebook ne connaît les règles d’effaçage des contenus illicites», souligne le quotidien Süddeutsche Zeitung, qui avait consacré en décembre 2016 une longue enquête aux conditions de travail des salariés d’Arvato.

Selon l’article, les 650 salariés de l’entreprise seraient contraints de regarder – du début à la fin – 2000 vidéos à contenu illicite par jour, sans formation particulière, et sans soutien psychologique, le tout pour un salaire à peine supérieur au salaire minimum.

Des consignes ambiguës

Le protocole d’entretiens menés avec des salariés et d’anciens salariés d’Arvato avait choqué l’opinion allemande. «J’ai vu des choses qui me font douter sérieusement de la bonté humaine», rapporte l’un. «Je sais qu’il faut bien que quelqu’un fasse ce travail, mais il faudrait que ce soient des gens formés pour ça», explique une autre. «Les règles étaient incompréhensibles, ajoute un ancien salarié. J’ai demandé à mon chef d’équipe: «C’est pas possible, cette image est pleine de sang et de brutalité. Personne ne doit être obligé de voir ça!» Mais il m’a juste dit: «Ça, c’est ton opinion. Tu dois penser comme Facebook veut que tu penses.»

Les salariés n’ont pas le droit d’effacer des contenus illicites, si ceux-ci sont acceptés par Facebook

Toujours selon ces salariés, l’image en soi ne serait pas le seul critère qui décidera si un contenu doit être effacé ou non du site. Si quelqu’un écrit «fuck yeah!» en dessous de l’image d’un combattant syrien en train de mourir, la vidéo sera effacée, mais pas forcément si le même film n’est assorti d’aucun commentaire. Même ambiguïté pour les contenus à caractère raciste.

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«Les salariés n’ont pas le droit d’effacer des contenus illicites, si ceux-ci sont acceptés par Facebook», résume l’avocat de Würzburg Chan-Jo Jun, qui dénonce par ailleurs le fait que «les salariés sont obligés de regarder des vidéos brutales dans leur intégralité, tout simplement parce que Facebook n’accepte pas de respecter le simple critère de la dignité humaine comme critère de filtrage de ses contenus illicites.»

Mettre fin au manque de transparence

Le texte que doit adopter le Bundestag d’ici l’été entend mettre fin à ce manque de transparence. Facebook & co ne disposeraient plus que d’un délai de 24 heures pour retirer du net tout contenu haineux ou illicite signalé par les utilisateurs. Les réseaux sociaux seront par ailleurs obligés de communiquer le nom de l’auteur d’un contenu litigieux à sa victime.

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