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Internautes à Rangoun. En Birmanie, 85% du trafic internet passe par Facebook, dont l’application est installée par défaut sur tous les portables.
© NICOLAS ASFOURI/AFP Photo

Internet

Facebook pointé du doigt pour son rôle dans la crise des Rohingyas

Alors que le patron de Facebook s’est expliqué devant le Congrès américain sur le scandale de l’exploitation des données personnelles des utilisateurs à des fins politiques ou commerciales, le réseau social est accusé en Birmanie d’avoir attisé la haine contre la minorité musulmane des Rohingyas

Le 1er juillet 2014 à Mandalay, dans le centre de la Birmanie, une foule en colère se rassemble devant une échoppe tenue par des musulmans, marquant le début de deux jours d’émeutes interreligieuses. Elles feront deux morts et une dizaine de blessés. A l’origine de ces violences: un post sur Facebook d’un blogueur birman, relayé des milliers de fois, qui accuse deux hommes de confession musulmane d’avoir violé une femme bouddhiste, précisant leur identité et leur adresse. L’accusation de viol sera ensuite démentie par le gouvernement birman.

Selon une étude de 2017, 85% du trafic internet passe par Facebook en Birmanie, dont l’application est installée par défaut sur tous les portables

Quatre ans plus tard, ce drame n’a toujours pas été oublié. Et Facebook continue d'être utilisé laisser se propager les rumeurs et les messages de haine malgré les risques de violences, dénoncent plusieurs organisations de la société civile birmane. Dans une lettre ouverte à Mark Zuckerberg la semaine dernière, elles critiquaient le manque d’efficacité dans la surveillance du contenu du site, en réponse aux déclarations, dans une interview, du patron de Facebook. Quelques jours plus tôt, il avait en effet vanté la rapidité avec laquelle, en septembre 2017, l’entreprise avait bloqué des rumeurs d’attaques imminentes de bouddhistes et de musulmans, avant même qu’elles ne se propagent. «Ce système, c’était nous. Nous vous avons signalé ces messages», ont rectifié les groupes birmans, en rappelant que les posts propageant ces rumeurs ont été supprimés en réalité après quatre jours, leur laissant amplement le temps de diffuser leur message.

Une modération peu efficace

Le lendemain de l’envoi de cette lettre, les signataires ont eu la surprise de recevoir un e-mail personnel de la part de Mark Zuckerberg, dans lequel il reconnaissait s’être mal exprimé et assurait de l’engagement de Facebook dans la lutte contre les discours de haine. «Mais Facebook s’appuie principalement sur ses utilisateurs et sur la société civile pour faire remonter les contenus problématiques», regrette Victoire Rio, analyste des réseaux sociaux à Rangoun, et coauteure de la lettre. «C’est insuffisant, surtout qu’il est fréquent que des contenus que nous jugeons être de claires violations des règles communautaires ne sont pas reconnus par l’entreprise comme telles», ajoute celle qui a signalé, à plusieurs reprises, des messages qu’elle considérait comme abusifs.

Les appels à la violence contre le Rohingyas sur Facebook ont augmenté de 200% après le mois d’août 2017

Selon Mark Zuckerberg, des douzaines de «relecteurs» parlant le birman ont été embauchés récemment. Un nombre trop faible pour les organisations birmanes, qui demandent à l’entreprise d’investir davantage dans son effort de modération. «L’Allemagne en compte 1200 pour 40 millions d’utilisateurs. Or, étant donné les risques de dérapage dans le pays, il semble logique que l’équipe de modération pour la Birmanie soit au moins proportionnelle», souligne Victoire Rio: soit environ 800 personnes pour les 27 millions d’utilisateurs.

Messages de haine et crise des Rohingyas

D’autres griefs sont formulés à l’encontre de l’entreprise. Premièrement: Facebook ne possède pas de bureau en Birmanie, ce qui contraint la société civile à s’adresser, pour les signalements, à des employés situés à l’étranger, et qui ne connaissent pas suffisamment la situation politique du pays. Deuxièmement: l’absence d’un mécanisme qui permettrait de faire remonter les urgences. Selon une étude que ces groupes ont réalisée en décembre dernier, le délai de prise en compte des signalements est en moyenne de 48 heures. Or en deux jours, précisent-ils, des messages peuvent être partagés jusqu’à 20 000 ou 30 000 fois, avec des audiences de centaines de milliers de personnes.

Lire aussi: Facebook face au risque de réglementation

Un risque qui se trouve particulièrement accru avec la crise des Rohingyas: selon le chercheur Raymond Serrato, qui a examiné plus de 15 000 messages de nationalistes bouddhistes soutenant le mouvement extrémiste Ma Ba Tha, les appels à la violence contre cette minorité musulmane sur Facebook ont augmenté de 200% après le mois d’août 2017, lors de la dernière crise dans l’Etat rakhine, dans l’ouest de la Birmanie. «J’ai peur que Facebook soit maintenant devenu une bête», a déclaré en mars Yanghee Lee, le rapporteur spécial des Nations unies sur la Birmanie, accusant le réseau social d’attiser la haine contre les Rohingyas.

Premier réseau social en Birmanie

Ces inquiétudes s’expliquent notamment par le poids de l’entreprise, qui est le premier réseau social dans le pays: selon une étude de 2017, 85% du trafic internet passe par le site, dont l’application est installée par défaut sur tous les portables birmans. Pour de nombreux utilisateurs, il constitue l’unique source d’information et le canal de communication privilégié, y compris par les plus hautes autorités du pays. C’est d’ailleurs par une courte déclaration sur Facebook que le président Htin Kyaw avait annoncé sa démission le 21 mars dernier.

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