Il y eut ce temps où Fadwa Suleiman choisit, sans une hésitation, d’être aux côtés de ceux qui écrivaient «l’histoire sur place et par eux-mêmes», en participant aux manifestations à Homs, à Damas, et en multipliant les plaidoyers anti-régime sur Internet.

Mais en mars 2012, l’actrice activiste, traquée par les services de sécurité, a dû se résoudre, la mort dans l’âme, à fuir la Syrie. A Paris, où elle s’est installée, Fadwa Suleiman s’est d’abord éparpillée sur les plateaux de télévision. Puis elle s’est effacée, et s’est remise à écrire, avec un stylo cette fois. En quelques semaines, elle a enfanté Le Passage*, une courte pièce de théâtre où elle pose l’abyssale question du sens de la vie, le naufrage syrien en toile de fond. Elle l’a déjà interprétée à Avignon, Marseille, Limoges, et se produira bientôt à Paris. Elle espère, un jour, en donner lecture à Damas.

Dans ce texte perçant comme un cri, elle fait dialoguer une «jeune fille» et cette «voix» intempestive qui la hante et la provoque, l’incite au soulèvement armé, quand elle ne désire qu’une révolution pacifique. «Je les connais bien, ils ne voulaient ni la guerre, ni les armes, ils voulaient l’amour, la dignité, le pain, la joie. Ils voulaient la liberté et la justice», rétorque la jeune fille. Et plus loin, «tuer et se faire tuer. Qui voudrait que cette roue continue à tourner?», s’interroge-t-elle.

Qui? Fadwa Suleiman, qui était de passage à Genève mardi, n’a pas de réponse. Dans un souffle ténu, les yeux imperceptiblement cernés, elle tient à dire que la résolution de ses coreligionnaires démocrates et pacifistes restés au pays, n’est pas morte: «Jusqu’à maintenant, ils continuent de très bien se défendre, malgré toute cette violence et l’absence de soutien de la communauté internationale. Les cellules déstructurées de la contestation, dans les médias, la culture, continuent d’exister. Elles sont souterraines, c’est pour ça qu’on ne les entend pas.» Fadwa Suleiman veut continuer de croire en la «vraie révolution». Pas celle que promeut l’opposition constituée en Coalition nationale syrienne (CNS), qui ne tire, d’après elle, aucune légitimité de la rue. Mais celle qui visait «à démolir le régime et ses services secrets, à bannir le sectarisme inoculé par ce même régime, à construire de nouvelles institutions et de nouvelles lois, à créer une manière de penser librement». Un «rêve», souillé par l’affrontement armé.

Et lorsqu’on l’interroge sur le devenir de «cette majorité silencieuse», ballottée entre deux camps irréductibles, elle prend son beau visage entre ses mains: «Leur premier souci, c’est de continuer à vivre et d’arrêter la guerre. Comment les aider? Je ne sais pas trop», lâche-t-elle dans un rire brisé.

D’elle, l’actrice syrienne, qui figurera au jury de la 11e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains (lire ci-dessous), n’accepte de parler que bouche serrée, pour évoquer «un exil très difficile, comme celui de n’importe quel réfugié forcé de quitter son pays». Elle reste muette sur les contacts qu’elle continue d’entretenir avec la Syrie, et évoque tout juste son concours à certaines ONG. Onze mois de déracinement n’ont pas suffi, il lui faut encore «du temps pour digérer ce qui s’est passé». Et il reste «compliqué» d’évoquer ses peurs et les éventuels regrets suscités par son engagement passé, et les risques qu’elle a pris, pour elle et pour les siens, en s’imposant, à visage découvert, comme une figure de la contestation dès les premiers mois du soulèvement. Car le danger bravé par les milliers de manifestants anonymes, était, pour l’actrice en vue, encore plus extraordinaire. Fadwa Suleiman est alaouite, cette branche de l’islam chiite à laquelle appartient le clan de Bachar el-Assad. A ce titre, elle a vite endossé le rôle de traîtresse pour les uns, d’égérie courageuse pour les autres. Mais elle répugne à être cataloguée en fonction de ses attaches à une minorité confessionnelle. Sa main se crispe: «Désolée, mais ce n’est pas comme ça que je veux me présenter. Je suis une femme, une Syrienne, une démocrate. Et je m’oppose au régime.»

* Le passage, 2013, Lansman.

Elle pose l’abyssale question

du sens de la vie,

le naufrage syrien

en toile de fond