Frapper fort pour faire revenir le Mali sur la voie de la démocratie. Pas sûr que les sanctions décidées par les pays voisins atteignent leur but. Même si la France, les Etats-Unis et l’Algérie ont annoncé se joindre aux mesures de rétorsion contre Bamako, le Conseil de sécurité de l’ONU réuni mardi n’a pas suivi cette voie, car la Russie et la Chine y sont opposées et disposent d’un droit de veto.

Depuis dimanche et l’embargo décrété par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), les militaires au pouvoir à Bamako depuis un an et demi soufflent le chaud et le froid. Mardi, ils appelaient les Maliens à manifester vendredi contre les «mesures extrêmes» prises contre leur pays enclavé et déchiré par de multiples violences, dont celles commises par les groupes djihadistes. L’armée entretient ainsi la fibre nationaliste des Maliens, qui sont excédés par l’impuissance des forces internationales face aux djihadistes. Mais lundi soir à la télévision publique, le colonel Assimi Goïta, le chef de la junte, estimait que la porte restait ouverte au dialogue avec la Cédéao.

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La dureté des mesures annoncées dimanche contre le Mali doit aussi servir à dissuader d’autres coups d’Etat dans la région. Un risque loin d’être hypothétique, comme en témoigne l’arrestation de plusieurs officiers accusés de vouloir renverser le gouvernement au Burkina Faso. Malheureusement pour sa crédibilité, la Cédéao n’a pas été aussi intransigeante par le passé. Elle a surtout échoué à condamner les manœuvres des chefs d’Etat de la région pour s’accrocher au pouvoir, faisant le lit des putschs militaires, comme en Guinée en septembre dernier.

Menaces militaires

L’annonce de sanctions économiques et financières contre le Mali n’était pas une surprise. Alors que les militaires maliens s’étaient engagés à organiser des élections en février prochain, leur dernière proposition d’une période de transition de cinq ans – soit la durée d’un mandat présidentiel – paraissait inacceptable.

En revanche, la dureté des sanctions, le ton offensif et les menaces militaires des chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest ont frappé les esprits. La Cédéao a en effet activé son bras armé. La «force d’attente» de l’organisation régionale n’est pas permanente et il faut solliciter chaque Etat ouest-africain pour réunir les troupes nécessaires. Une force africaine n’est donc pas prête à déloger les putschistes maliens.

Mais la junte malienne ne devrait pas prendre cette menace à la légère. «Le Mali est certes un grand pays, mais il suffirait de prendre Bamako», estime Ornella Moderan, responsable du programme Sahel à l’Institut des études de sécurité, basée dans la capitale malienne. La «force d’attente» ouest-africaine a déjà été employée dans le passé pour s’interposer dans les conflits au Liberia et en Sierra Leone dans les années 1990. En 1997, la menace d’une intervention similaire avait fait fuir l’ancien dictateur gambien Yahya Jammeh.

Nous n’en sommes pas là, mais la pression est maximale sur les militaires de Bamako. «Paradoxalement, la Cédéao a joué toutes ses cartes et, à part mettre à exécution ses menaces militaires, je ne vois pas très bien ce qu’elle pourrait faire de plus pour que le pouvoir soit rendu rapidement aux civils», poursuit Ornella Moderan.

«On ne sanctionne pas un peuple meurtri!»

«La population malienne est la première victime des sanctions et pourtant elle a déjà assez souffert. On ne sanctionne pas un peuple meurtri!» a lancé mardi la jeune activiste malienne Adam Dicko lors de la réunion du Conseil de sécurité de l’ONU. Et d’appeler les grandes puissances à ne pas faire de son pays un nouveau «terrain de règlement de comptes après la Syrie, la Libye ou l’Afghanistan».

L’efficacité de la stratégie d’étouffement économique du Mali est toutefois incertaine. Les militaires maliens ont annoncé mystérieusement qu’ils avaient pris leurs dispositions pour résister aux sanctions. L’embargo a déjà une brèche de taille. La Guinée voisine, suspendue des instances de la Cédéao à la suite du coup d’Etat de septembre, ne se joindra pas à l’embargo.

L’Algérie, quant à elle, pays frontalier qui ne fait pas partie de la Cédéao, a aussi haussé le ton envers Bamako, réclamant une transition plus courte. Les pays européens se réuniront jeudi pour décider s’ils s’alignent sur les sanctions africaines. Mais ils ont moins de leviers économiques que les pays voisins du Mali. Il semble peu probable que les Européens retirent leurs troupes déployées contre les djihadistes.

Des «instructeurs» militaires russes

A mesure que le Mali s’éloigne de la France, intervenue militairement en 2013 face à l’avancée des djihadistes, Bamako se rapproche de Moscou. Les indices se multiplient sur l’arrivée de mercenaires russes, Bamako évoque des «instructeurs» qui forment l’armée malienne. Sans mentionner la société Wagner proche du Kremlin, les pays d’Afrique de l’Ouest se sont inquiétés dimanche, dans leur communiqué final, du déploiement présumé «d’une agence de sécurité privée» aux «effets potentiellement dévastateurs pour la région».

Les dispositions évoquées par la junte malienne pour échapper aux sanctions comprennent-elles d’autres volets russes? «Le Mali peut compter sur Moscou au Conseil de sécurité de l’ONU pour éviter de nouvelles sanctions», répond Ornella Moderan. Sur les mercenaires russes, la chercheuse rappelle: «A l’indépendance, pendant la guerre froide, le Mali avait rejoint le bloc soviétique. Moscou était alors le premier allié militaire du pays, davantage que la France.»