Il faut reconnaître à Emmanuel Macron le don de savoir s’emparer des sujets au bon moment. Alors que sa cote de popularité auprès des journalistes est des plus faibles en raison de son goût prononcé pour la communication et de sa façon de tenir les chroniqueurs politiques à distance, le président français s’est présenté, mardi, en défenseur de l’information.

Son projet? Compléter et réviser la loi de 1881 sur la liberté de la presse pour y intégrer un délit de propagation de fausses nouvelles en période électorale: «Il sera alors possible de saisir le juge à travers une nouvelle action en référé permettant, le cas échéant, de supprimer le contenu mis en cause, de déréférencer le site, de fermer le compte utilisateur concerné, voire de bloquer l’accès au site internet», a-t-il promis lors de ses vœux à la presse, au palais de l’Elysée.

L’offensive présidentielle est pertinente. Durant la course à l’Elysée, puis lors de la campagne des législatives, plusieurs contrevérités ont pollué les débats. Donné favori de la primaire de droite, Alain Juppé a payé cher le succès du hashtag #alijuppé qui le présentait comme l’allié des islamistes dans sa mairie de Bordeaux.

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La création, puis la disparition immédiate, de nombreux comptes Twitter faisant circuler des chiffres grossis sur les migrants pour soutenir les thèses de Marine Le Pen ont aussi été relevés par un observatoire des fausses nouvelles auquel a participé, en France, l’actuel président de Reporters sans frontières Pierre Haski, fondateur de Rue89. «Il existe indéniablement des «usines à fake news», confirmait-il l’an dernier lors des Ateliers du journalisme de Couthures, auxquels Le Temps était associé. L’observatoire en question, financé en partie par l’Open Foundation du financier américain d'origine hongroise, ndlr), a travaillé durant la présidentielle française à la traçabilité des informations publiées sur le Web, pour en déterminer l’origine.

L’instantanéité du Web

La manière dont Emmanuel Macron a choisi de s’immiscer – et donc de placer l’Etat et la représentation nationale, via un projet de loi – au cœur de ce débat promet d’alimenter la polémique. La loi française sur la presse – votée dix ans avant l’affaire Dreyfus, alors que la IIIe République et ses dirigeants affrontaient un déversement quotidien de venin dans les journaux – permet déjà de poursuivre un directeur de publication pour «la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler».

Une définition juridique plus large, donc, que les seules périodes électorales: «Le droit français est très bien équipé en ce qui concerne la diffamation, qui est une infraction pénale», juge un ancien membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), l’organe de régulation dont Emmanuel Macron a plusieurs fois jugé le modèle «caduc». «L’élément nouveau, apporté par l’instantanéité de l’information sur le Web, est la puissance de propagation de mensonges qui font des dégâts sans diffamer…»

Un exemple a été fourni lors du débat présidentiel télévisé du 3 mai entre l’actuel chef de l’Etat et Marine Le Pen. Il a été détaillé par le projet «Crosscheck» de Google Lab et de plusieurs médias partenaires, dont Le Monde. Alors même que les deux adversaires échangent leurs arguments, le Net se remplit d’allégations sur le fait qu’Emmanuel Macron aurait une oreillette. D’où le fait qu’il n’a pas besoin de ces fiches dans lesquelles se perd la présidente du Front national. Démenti immédiat.

Fake news, manipulation ou simple rumeur? «A chaque fois qu’il y a un pouvoir en jeu ou qu’il se passe quelque chose, les faits et les rumeurs se côtoient. C’est vieux comme le télégraphe, souligne Bruno Patino, auteur de Télévision(s) (Grasset). La séparation fait/analyse, fondatrice du journalisme, vient de là. Le problème majeur est la transmission. Aujourd’hui, le fait ne se transmet plus, il se partage. Or le partage transforme le fait à tout moment. Sa traçabilité est dès lors essentielle.»

Réguler les nouveaux médias

L’autre question est politique. Emmanuel Macron sait que, même s’il ne les apprécie guère, les journalistes seront indispensables pour «vendre» aux Français le succès de son quinquennat et de ses réformes. Il sait aussi que son patrimoine d’ancien banquier, son profil atypique, son épouse de vingt-trois ans plus âgée, sa ligne proeuropéenne, son rejet du clivage gauche-droite traditionnel font de lui une cible facile pour les rumeurs propagées sur Internet, en particulier par les extrêmes. Avancer l’idée d’un projet de loi contre les fake news – sur lesquelles la Commission européenne a par ailleurs lancé une consultation en novembre à l’échelle de l’UE – procède donc autant de sa volonté de réguler les nouveaux médias que de cajoler les journalistes et de poursuivre sa rénovation du champ politique.

«On n’empêchera jamais un parti politique de faire preuve de démagogie. On n’empêchera jamais un candidat de mentir sur ses concurrents. On sait aussi que les exercices de vérification des faits en direct ont leur limite. Je vois plutôt dans l’intention présidentielle un message aux opérateurs de télécommunication ou aux plateformes comme Google ou Facebook. C’est elles, autant que les émetteurs des fausses news, qui sont dans le collimateur», juge un député de La République en marche.

Quadragénaire, pur produit de l’âge numérique, le président français envisage d’ailleurs aussi d’inclure dans la réforme prévue du CSA un contrôle des jeux vidéo et des vidéos en ligne. Les fake news ou l’occasion, pour Emmanuel Macron, de remettre sa France «nouvelle» au cœur du débat numérique mondial.