A l’occasion de la fête de Pessah (les Pâques juives), une vingtaine de juifs éthiopiens ont été autorisés à émigrer en Israël après avoir longuement végété – quinze ans dans certains cas – dans le camp de transit de Gondar (l’ancienne capitale éthiopienne). Ces futurs «nouveaux Israéliens» peuvent se considérer chanceux, car l’Etat hébreu a réduit la voilure de sa politique d’immigration, et la plupart de ceux qui n’ont pas encore obtenu le précieux laissez-passer ne l’auront sans doute jamais.

Pendant plus de vingt ans, la plupart des juives éthiopiennes candidates à l’émigration ont été traitées au Depo-Provera, un puissant agent contraceptif qu’elles ont été obligées d’absorber contre leur gré, parfois sans connaître la nature du produit. Jusqu’à la fin de l’année 2012, le Ministère israélien de la santé a toujours nié qu’un système de contraception forcée ait été secrètement mis en place. Et ce, malgré les nombreux témoignages de femmes traitées sous la menace, et le fait scientifiquement prouvé que le taux de fécondité des Ethiopiennes a chuté de 50% depuis leur installation dans l’Etat hébreu. Cependant, des documents de ce ministère publiés par erreur ont démontré que l’administration mentait et que les plaignantes avaient raison.

«Il nous reste les tribunaux»

Dans le courant des années 1990, les sociologues et les psychologues imputaient la chute de fertilité des femmes éthiopiennes à leur émigration. Au fait qu’elles soient brusquement passées d’une société rurale à un autre de type de société, occidental, plus anxiogène. Ils refusaient d’entendre les témoignages des intéressées, qui se multipliaient.

Le «scandale du Depo-Provera» a éclaté en pleine campagne pour les élections législatives du 22 janvier dernier et il n’a toujours pas eu de suite. Présidente de l’Association des Israéliens originaires d’Ethiopie (AIE), Ziva Modengeno espère en tout cas que Yael German, la nouvelle ministre de la Santé considérée comme «progressiste», leur fournira des explications. «Faute de quoi, il nous restera les tribunaux», ajoute-t-elle.

Les Israéliens originaires d’Ethiopie, dont certains portent le nom de Falashas, ne sont pas plus de 130 000 en Israël. Et si Pnina Tamano-Shata, l’une d’entre eux, a été élue députée sur la même liste que Yael German, la plupart sont installés dans la périphérie des villes pauvres, où ils subsistent grâce à l’aide sociale et se heurtent à un racisme récurrent. Au printemps 2012, lorsqu’une poignée de jeunes Ethiopiens élevés en Israël et connaissant les codes de ce pays a campé pendant plusieurs semaines devant l’entrée du cabinet du premier ministre Benyamin Netanyahou pour dénoncer le désintérêt des pouvoirs publics à leur égard, la classe politique n’a pas réagi. Quant aux médias, ils se sont à peine intéressés au mouvement. Certes, le programme en langue amharique de Kol Israël (la radio publique) y a fait écho, mais qui l’écoute?

«Au milieu des années 1990, nous nous étions déjà sentis insultés en apprenant que, sous le prétexte de combattre le sida, le Ministère de la santé jetait à la poubelle le sang des Ethiopiens prélevé à l’occasion de divers examens médicaux», fulmine Shlomo Mulla, un ex-député falasha du parti centriste Kadima. «L’affaire du Depo-Provera, qui éclate quinze ans plus tard, est une preuve supplémentaire du mépris dans lequel ont nous tient, et du peu d’estime que ce pays éprouve à notre égard.»

«Cette affaire de contraception forcée s’ajoute à de nombreux autres comportements dérangeants», confirme Yetem Makuriya, une activiste sociale qui prépare une série de manifestations pour obtenir la création d’une commission d’enquête parlementaire sur l’affaire du Depo-Provera. «Entre autres, le fait que des milliers de nos proches aient été maintenus à Gondar pendant des années pour s’entendre dire qu’ils n’émigreront jamais en Israël.» Et d’asséner: «Si nous avions été Blancs, diplômés universitaires et titulaires d’un compte bancaire bien rempli, on ne nous aurait pas traités de la même manière. Je ne suis pas sûre non plus qu’on aurait obligé les femmes de notre communauté à suivre un traitement contraceptif contre leur gré.»