Berlin, 30 ans sans Mur (2/5)

«Il fallait rappeler aux Berlinois de l'Ouest que le Mur existait»

Après avoir quitté la RDA, Raik Adam et Dirk Mecklenbeck ont voulu régler leurs comptes avec le Mur, symbole honni de l’oppression, à coups de cocktails Molotov. Trente ans après, les cinquantenaires racontent leurs années de rébellion dans une BD

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin s'ouvre. Alors qu'approchent les commémorations de cet événement qui a transformé le monde, «Le Temps» s'est rendu dans la capitale allemande, sur les traces de cette frontière qui fascine aujourd'hui des millions de touristes

Episode précédent:

Longue chevelure lustrée, jeans serrés et santiags aux pieds. En trente ans, Raik Adam et Dirk Mecklenbeck n’ont rien perdu de leur allure de fans de heavy metal. Les cinquantenaires arpentent la Bernauer Strasse à pas de géant, longeant la double rangée de pavés marquant l’ancien tracé du Mur. La ligne opère un virage, barrant soudain la route.

Ici, il y a trente ans, se dressait une plateforme sur laquelle les habitants de Berlin-Ouest pouvaient grimper pour observer les inaccessibles quartiers, de l’autre côté. «C’était l’un des points les plus visibles depuis l’Est», souligne Raik Adam. A un jet de pierre se trouve l’église de Gethsemane, point névralgique de la contestation contre le régime communiste. C’est dans ce quartier très surveillé que Raik Adam et Dirk Mecklenbeck menèrent leur dernière action contre la République démocratique allemande (RDA), en octobre 1989, peu avant la chute du Mur.

La célébration des 40 ans du régime avait été troublée par les foules de Berlinois descendus dans la rue pour réclamer des réformes politiques. Les autorités avaient réagi en réprimant brutalement le mouvement, arrêtant à tour de bras. Raik Adam, Dirk Mecklenbeck et leurs amis suivent la situation dans la presse ouest-allemande. Ils enfourchent leurs motos direction Bernauer Strasse, grimpent sur la plateforme et tendent un drap sur lequel ils ont écrit un slogan en grosses lettres noires et rouges: «Liberté et démocratie pour la RDA. Stop à la terreur Stasi». Les gardes de la frontière s’agitent, observent la scène avec leurs jumelles. Un habitant de Berlin-Est apparaît, fait un signe de la victoire avec ses mains avant d’être emmené par un soldat.

Une enfance à l’Est

«Si la population ne s’était pas levée, nous n’aurions rien fait. Mais dans ce contexte, nous voulions nous montrer solidaires avec les Allemands de l’Est. Et inciter ceux de l’Ouest à ne pas tolérer le statu quo», souligne Raik Adam. Ils avaient aussi l’espoir de déstabiliser l’appareil répressif de la RDA, auquel ils s’étaient eux-mêmes frottés. Raik Adam et ses amis ont grandi en Allemagne de l’Est à Halle, vers Leipzig. Une ville industrielle grise et sale, dévastée par les usines chimiques, où trop de gens, dont les pères des deux amis, mouraient précocement de cancers. «Dès l’âge de 13 ans, nous savions que nous ne voulions pas vivre en RDA», se souvient Raik Adam. Mais il devra attendre encore dix ans avant de pouvoir concrétiser son rêve: passer à l’Ouest.

A la fin des années 1970, l’adolescent écoute de pâles copies de ses groupes de rock préférés, dont les albums étaient introuvables à l’Est. Il porte un blouson en jeans avec un drapeau américain sur l’épaule. A l’école, il pose des questions qui dérangent, il veut savoir pourquoi il est interdit de voyager. Et alors qu’un de ses camarades se met en tête de recruter des membres pour un nouveau groupe de travail communiste, lui incite sa classe à s’opposer à ce projet. C’est la provocation de trop. Le lendemain, il est convoqué devant des officiers de la Stasi et des enseignants qui lui ordonnent de couper aux ciseaux, sous leurs yeux, les symboles occidentaux de ses vêtements. Il se voit interdit d’entrée à la jeunesse communiste. «J’étais heureux car je n’avais aucune envie d’y aller. Mais je savais mon avenir compromis», se souvient Raik Adam. A partir de là, pour lui comme pour ses amis, les contrôles de police inopinés se multiplient. «On pouvait passer des heures au poste de police sans même savoir pourquoi», dit-il.

Raik Adam fera une formation de sellier, Dirk Mecklenbeck apprend le métier de menuisier. «Nous voulions travailler dans des niches pour éviter de nous retrouver dans les grandes usines où le Parti communiste était omniprésent», souligne le premier. En 1984, à l’âge de 20 ans, il dépose une demande de sortie définitive. Une manière de signaler à l’Etat sa volonté de quitter le territoire, officielle mais risquée. Qui se lançait dans une telle démarche devenait aussitôt suspect. Une réponse positive était loin d’être garantie. Et, à supposer qu’elle arrive, il pouvait s’écouler des années avant de connaître la décision. Raik Adam obtient finalement le droit de quitter l’Allemagne de l’Est en 1986. Dirk Mecklenbeck le rejoindra en 1989, après avoir pris part aux manifestations dans l’église Saint-Nicolas à Leipzig, qui marquèrent les premiers soubresauts de l’opposition est-allemande.

A coups de cocktails Molotov

Les voilà tous deux à l’Ouest, bientôt rejoints par le frère de Raik, Andreas, et un quatrième comparse, Heiko Bartsch. En avril 1989, sur la place Tiananmen, l’armée communiste chinoise écrase les espoirs de réforme politique des manifestants sous les roues de ses chars. Les dirigeants d’Allemagne de l’Est saluent la réussite de la contre-révolution. La colère éclate à Berlin, dans des manifestations aussitôt réprimées. C’est l’élément déclencheur de la première action des amis de Halle. Ils viennent de gagner leur liberté tant souhaitée, ils rêvent de s’acheter des motos et de faire le tour de l’Europe sac au dos. Mais ils ne peuvent se résoudre à oublier ce Mur qu’ils continuent de frôler chaque jour.

Ils repèrent un endroit peu fréquenté de la frontière et, la nuit du 16 juin, cagoulés, ils s’en vont jeter des cocktails Molotov contre ce symbole honni de l’oppression. La barrière s’enflamme pendant plusieurs minutes, assez longtemps pour mettre les gardes en état d’alerte. «Nous voulions déstabiliser le régime est-allemand, briser la routine et le silence de mort qui régnait tout autour de la frontière. Et nous savions que la RDA n’existait que tant que la frontière tenait. Pour la toucher au cœur, il fallait donc s’en prendre au Mur», souligne Dirk Mecklenbeck.

Tout au long de l’année 1989, ils poursuivront leur activisme sporadiquement. Leur geste le plus spectaculaire aura lieu le 13 août, il y a exactement trente ans, alors que la RDA célèbre les 28 ans de la construction du Mur. Dans un quartier de Neukölln, ils prennent pour cible un mirador. Avant de jeter leurs bombes artisanales, ils crient: «Attention, ça va chauffer!» à l’attention des gardiens, qui déguerpissent. La tour de contrôle prend feu. «Nous avions fait des manifestations, distribué des textes d’opposition, envoyé des ballons remplis de tracts à l’Est. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait frapper les esprits, à l’Ouest aussi. Les Berlinois s’étaient tellement adaptés au Mur qu’ils ne le voyaient plus!» se souvient Raik Adam.

Plongée dans les archives

L’an dernier, se remémorant cet épisode de leurs 20 ans autour d’une bière à Halle, lors d’une virée dans cette ancienne ville industrielle où ils ont passé leur enfance, Raik Adam, son frère Andreas, Dirk Mecklenbeck et Heiko Bartsch ont décidé de raconter leur rébellion dans une bande dessinée. Pour reconstruire les événements, ils plongent dans leurs souvenirs, ouvrent leurs albums photos mais vont aussi fouiller dans les documents de la Stasi, ces milliers d’enregistrements, de comptes rendus que la police politique du régime collectait de manière compulsive sur ses citoyens.

Leurs recherches leur ont réservé quelques surprises. La Stasi ne surveillait pas seulement les habitants de l’Est. Elle possédait aussi des espions actifs à l’Ouest. Dans leur cercle de connaissances, il y avait une fille qui s’appelait Evelyn P. Dans les documents de la police est-allemande, elle se présentait sous le nom de «Vera Stein», envoyée à Kreuzberg pour surveiller ses anciens camarades passés à l’Ouest. Ce n’était pas difficile de nouer contact avec les jeunes hommes: elle venait de la même petite ville, Halle. «Heureusement, nous avions toujours pris soin de ne parler de nos actions à personne», se souvient Raik Adam.

Le résultat est sorti en juin 2018 sous forme d’un livre de 95 pages et s’est transformé en succès éditorial inattendu. Alors qu’approchent les célébrations des 30 ans de la chute du Mur, des enseignants ont inscrit l’ouvrage à leur programme pour parler avec leurs élèves de la séparation de l’Allemagne. Et la bande d’amis se voit désormais invitée à des vernissages dans les ambassades allemandes en Europe. Cet automne, ils iront à Paris et à Bruxelles. «Notre livre plaît parce que nous sommes les rock stars de notre propre histoire», rigole Raik Adam.

S’ils ont voulu raconter leur passé, c’est aussi pour contrer un discours qui monte parmi les nostalgiques de l’Est. «Cette année, pas tout le monde ne fêtera les 30 ans de la chute du Mur. Il y a des parents qui racontent à leurs enfants que cela n’allait pas si mal en RDA. Ils se souviennent d’un monde où tout était plus simple. C’était d’ailleurs le cas pour beaucoup d’entre eux. Lorsque tu te comportais comme un citoyen sans histoire, sans opinion, la vie était très confortable sous la dictature. On trouvait facilement du travail, un appartement, les gens avaient le temps. Les problèmes survenaient si tu commençais à vouloir plus, mieux.» Ils aimeraient rappeler à la génération née après la chute du Mur que la RDA était une dictature.

Pour Raik Adam, trente ans après, Berlin reste le lieu de tous les possibles, cette ville dans laquelle il est arrivé à l’âge de 24 ans, sans un sou en poche: «Nous sommes les premier gentrificateurs, Berlin nous a pris dans ses bras et nous a donné notre chance.» L’ancien rebelle, devenu père d’une fille de 27 ans, dirige une entreprise paysagiste avec dix employés et vote pour les Verts. Il continue à surveiller de près le débat politique. «Une démocratie doit s’améliorer, sans cesse. Et se tenir prête à se battre.» Aujourd’hui, c’est la montée de l’extrême droite qui préoccupe Raik Adam, en particulier à l’est du pays. «L’AFD fait son nid sur la colère et le ressentiment des Allemands de l’Est qui n’ont pas trouvé leur voie dans le monde libre.»

Prochain épisode: Checkpoint Charlie, Disneyland du Mur


Promenade le long de l’ancien no man’s land

A la Bernauer Strasse se dresse le pan du Mur le plus long encore debout à Berlin. On y vient pour voir ce vestige du passé et pour s’abreuver d’histoire, le long du mémorial. Mais aussi pour flâner. Car l’ancienne ligne de démarcation n’a plus rien du no man’s land sinistre qu’elle fut. C’est désormais une bande d’herbe verte, un «parc du souvenir» de 1,5 kilomètre, propice aux balades en famille et aux pauses de midi. Des amoureux s’embrassent sur un talus, tandis que les curieux papillonnent d’un panneau explicatif à l’autre.

Le Sénat de Berlin a décidé en 2006 de faire de ce lieu le point névralgique de la mémoire de la séparation allemande. Depuis 2009, le land de Berlin et le gouvernement versent 3,6 millions d’euros chaque année à la Fondation du Mur, qui s’occupe du site. Le mémorial est devenu un pôle d’attraction de la ville, battant l’an dernier le record de 1,1 million de visiteurs.

1% du mur encore debout

Il y a trente ans pourtant, les Berlinois n’avaient qu’une idée en tête: se débarrasser au plus vite de ce symbole de la douleur et de la séparation. «Au début des années 1990, si un élu réclamait de garder un pan du Mur debout, il signait sa mort politique», souligne le directeur de la Fondation du Mur, Axel Klausmeier, en arpentant le parc du souvenir. Il a fallu la détermination de quelques pionniers, comme le pasteur de la Bernauer Strasse, Manfred Fischer, pour s’opposer à la destruction complète de la frontière. Aujourd’hui, il ne reste que 1% des 155 kilomètres de béton armé qui encerclaient Berlin-Ouest.

En trente ans, le travail de mémoire a changé de nature. «Pendant vingt ans, on s’est focalisé sur la Stasi, explique Axel Klausmeier. La sécurisation des archives par les citoyens au début des années 1990 a permis aux victimes d’accéder à leur histoire et aux historiens de comprendre les rouages du système d’espionnage et de répression. Désormais, on explore d’autres aspects moins connus, on s’éloigne d’une narration en noir et blanc pour aller chercher les zones grises», ajoute le gardien du mémorial.

L’accent est mis sur les témoignages, car on prend conscience que, à mesure que les années passent, les acteurs de l’époque disparaissent les uns après les autres. «C’est difficile, aujourd’hui, de trouver des récits de première main sur la construction du Mur depuis 1961», remarque Axel Klausmeier. Sur la route passent des Trabant en file indienne. Le Trabi Safari, un tour de la ville en voitures est-allemandes, rappelle que la mémoire du Mur est aussi un business lucratif jouant sur la corde de la nostalgie de l’Est (ou ostalgie).

La Bernauer Strasse possède un pouvoir d’attraction particulier, en tant qu’emblème de la division dès les premiers jours. Elle servait de vitrine aux reporters du monde entier venus documenter les drames humains du Mur. Les immeubles le long de la rue côté Est marquaient la fin de la frontière: leurs habitants, s’ils sortaient côté Ouest, se retrouvaient en République fédérale d’Allemagne (RFA). En août 1961, alors que les soldats est-allemands posaient les premiers barbelés, cet accès servira de point de fuite à de nombreux Berlinois. Une fois les portes murées, ils n’hésitaient pas à se jeter par les fenêtres sur les toiles de pompiers de l’Ouest. Une fois le mur achevé, les immeubles ont été vidés et condamnés. Photos, vidéos et plaques commémoratives rejouent aujourd’hui ces scènes en boucle.

Explorez le contenu du dossier

Publicité