Une offensive majeure a été lancée lundi contre l’un des principaux bastions de l’Etat islamique, la ville de Falloujah, à quelque 50 km à l’ouest de Bagdad. Après plusieurs jours de combat dans ses environs immédiats, les forces armées irakiennes, soutenues par plusieurs milices chiites, sont parties à l’assaut du cœur de la localité. En y mettant le paquet: elles ont avancé le long de trois axes, avec le soutien aérien de la coalition internationale et un fort appui d’artillerie et de chars.

«Tête du serpent»

Falloujah est un symbole puissant de la résistance aux envahisseurs qui se sont succédé depuis un siècle en Mésopotamie. En 1920, sous l’occupation britannique, cette ville commerçante des bords de l’Euphrate a été la scène de l’assassinat d’un officier de Sa Gracieuse Majesté resté dans les annales pour avoir contribué à provoquer une révolte nationale. Bien plus tard, après l’invasion américaine de 2003, elle s’est rapidement imposée comme l’épicentre de la rébellion sunnite contre l’emprise des Etats-Unis. Au point d’abriter la bataille la plus sanglante jamais menée par des GIs depuis la fin de la guerre du Vietnam.

Centre religieux sunnite, Falloujah était destinée à entrer une nouvelle fois en résistance lorsque des forces chiites se sont emparées du pouvoir à Bagdad et ont entrepris d’en abuser pour affaiblir leurs rivaux. C’est là, au début du mois de janvier 2014, que l’Etat islamique (nommé encore à l’époque l’Etat islamique en Irak et au Levant) a entamé ses conquêtes territoriales. Raison pour laquelle ses ennemis ont donné à l’agglomération le surnom de «tête du serpent».

Lire aussi: Des milliers de civils sont pris au piège à Falloujah

La contre-offensive menée actuellement contre l’Etat islamique devait un jour ou l’autre viser la ville rebelle. Mais ses protagonistes étaient en désaccord ces dernières semaines sur la priorité à lui accorder. Les Etats-Unis souhaitaient partir d’abord à la reconquête de Mossoul, plus au nord, une opération dans laquelle leurs alliés kurdes étaient susceptibles de jouer un rôle majeur. Le gouvernement irakien et son parrain iranien en ont décidé autrement. Ils ont préféré commencer par Falloujah, qui occupe une position stratégique plus importante de leur point de vue. A la fois proche de Bagdad et limitrophe du sud chiite, donc à sécuriser impérativement.

L’opération mobilise l’unité la mieux entraînée du régime de Bagdad, le Service d’élite du contre-terrorisme (CTS), qui a déjà dirigé par le passé la prise de plusieurs villes tombées aux mains des djihadistes. Mais il draine aussi des forces plus obscures, notamment une série de milices chiites susceptibles de mener plus ouvertement encore que l’armée régulière des actions de nettoyage ethnique à l’encontre des populations sunnites.

Un enjeu humanitaire et politique

Un haut représentant du grand ayatollah Ali al-Sistani a exhorté les forces engagées dans la conquête de Falloujah à respecter la vie des civils, ainsi qu’à éviter les «excès» et les «actes de traîtrise». Il est officiellement prévu, par ailleurs, que le «nettoyage» de la ville soit laissée aux troupes régulières et que les milices restent en lisière. L’enjeu est pris d’autant plus au sérieux qu’il n’est pas seulement humanitaire mais aussi politique. Un déchaînement inconsidéré de violences risquerait de conduire de nombreux sunnites à se réfugier à Bagdad, ce qui ne manquerait pas d’y renforcer leur position, et de rendre plus difficile la conquête ultérieure de Mossoul.

Il reste à savoir comment se comporteront les troupes et leurs chefs dans la réalité. L’Iran ne va pas manquer de peser lourdement sur les événements. Le chef des forces spéciales des Gardiens de la révolution, le fameux général Qasem Soleimani, en a témoigné encore récemment en venant s’entretenir avec ses protégés sur le front de Falloujah. De son côté, le gouvernement irakien s’est montré désireux de garder la direction générale de la campagne. Le premier ministre Haïder al-Abadi a nommé à sa tête le major-général Abdoul-Wahhab al-Saadi, connu pour avoir demandé l’appui de l’aviation américaine il y a un an lors de la reprise de la ville de Tikrit et pour avoir fait preuve, alors, de son indépendance vis-à-vis de Téhéran.

Lire aussi: Falloujah, Raqqa: une offensive périlleuse contre Daech

Face aux milliers de soldats et de miliciens mobilisés par Bagdad, l’Etat islamique n’alignerait qu’un millier de combattants dans la ville. Mais les chiffres ne disent pas tout. Les djihadistes se sont préparés depuis longtemps à subir un assaut et ils ont très certainement saturé la ville d’enceintes et de pièges. Et puis, la plupart sont de Falloujah ou de ses environs. Ils défendront beaucoup plus que leur organisation: leurs maisons.