Vue de l'extérieur, «la ville ressemble à Bâm, en Iran, après le terrible tremblement de terre», constate un résident de Falloujah. Toujours encerclés par les troupes de la coalition, seuls les habitants de certains quartiers sont autorisés à en sortir, à condition de montrer patte blanche en présentant un certificat d'approvisionnement en nourriture et un nouveau badge, temporaire, créé à l'occasion.

Ce processus d'identification engendre une file d'attente de plusieurs kilomètres. Comme tous ses habitants, Hassan al-Hamadi, ancien fonctionnaire, fait la queue. Cela fait déjà deux heures qu'il attend de pouvoir sortir. Ce blessé de guerre avait quitté «la ville aux cent mosquées» dès la première intervention américaine en avril 2004. Sa maison étant située près de la ligne de front, Hassan avait préféré se réfugier à Bagdad auprès de sa famille. Revenu récemment pour constater les dégâts, c'est sans surprise qu'il retrouve son logement à moitié détruit. «Un obus est tombé à l'entrée et a démoli mon plancher, ainsi que la cuisine. Il ne me reste qu'une chambre au premier étage. Cela suffit pour vivre», explique ce père de quatre enfants.

Aujourd'hui, vendeur de cigarettes à Bagdad, il est obligé de faire l'aller-retour, quotidiennement. La cinquantaine, infirme du pied gauche, ce père de famille à la moustache généreuse peine à marcher, «surtout qu'il n'y a plus de transports à Falloujah». Derrière lui, la file bordant une palmeraie s'allonge de plus en plus. Et pour cause: comme lui, les autres résidents du bastion sunnite hantent les chantiers de la capitale pour dégoter un emploi. Seuls 40% de la population de Falloujah a pu retrouver son logement. «Souvent, il ne reste qu'une seule pièce habitable, mais c'est quand même mieux que de vivre dans une tente ou dans une mosquée», explique cet autre réfugié, revenu récemment. Quant aux habitants qui ont vu leurs maisons entièrement détruites, ils doivent vivre ailleurs. En attendant l'hypothétique aide de l'Etat…

Dans la rue principale du quartier de Jolan, au nord de Falloujah, des trous dans le sol attestent des récentes batailles. Les tranchées utilisées par les djihadistes sont encore visibles. Tandis qu'aux compte-gouttes, quelques commerces rouvrent tout de même leurs portes. C'est le cas de Khaled, vendeur de fruits et légumes, revenu depuis peu dans la ville. «J'ai eu la chance de retrouver ma maison debout. Après quelques réparations, j'ai pu installer ma famille et rouvrir ma boutique tant bien que mal», raconte ce père de trois enfants. La clientèle? A ce sujet, Khaled ironise: «Les rues sont abandonnées, même par les chats. S'il n'y a pas de clients, il n'y a pas de commerce possible. Mais j'essaie de relativiser, je fais avec.» Les écoles? La plupart sont détruites, après avoir servi de places fortes aux insurgés, puis aux Marines américains, aux snipers américains, aux moudjahidin. Aujourd'hui, seul un établissement sur trois peut dispenser des enseignements, entraînant un nombre d'élèves excessif dans les classes. Résultat: Khaled envoie deux de ses fils auprès de son frère à Bagdad. «Les conditions d'études ici sont mauvaises. Lorsqu'une classe contient 90 élèves, c'est difficile de suivre les cours».

La contestation gronde

La garde nationale irakienne, fraîchement débarquée et supposée assurer la sécurité, n'est pas appréciée par les habitants. «Ils ne nous respectent pas», s'indigne Ziad, la quarantaine grisonnante, vendeur d'essence sur le bord de l'autoroute vers Bagdad. «Ils se comportent comme les Américains en nous contrôlant à n'importe quel moment et dans n'importe quelle situation. Les gens en ont assez d'eux et cela risque de dégénérer», prévient-il. Ce qu'il pense de la situation à Falloujah? «Un chaudron: Fallouja est un comme un ballon que l'on a trop gonflé. Il risque d'exploser à tout moment…»