L'argent pourrit la politique américaine, et les scandales autour du fund raising en apportent des preuves presque chaque jour. John McCain, le sénateur républicain qui voulait devenir président, avait fait de la lutte contre ce fléau son cheval de bataille. Sa proposition va être débattue au Sénat. Elle n'a aucune chance de passer. George Bush y est hostile. Il a dit jeudi qu'il était d'accord de réglementer les versements de soft money par les entreprises et les syndicats aux partis politiques, mais pas les versements individuels. Drôle de réforme! Le trésor de guerre du président a lui-même été alimenté par ses nombreux et très généreux amis. Que l'argent des campagnes vienne de Philip Morris ou de son boss, quelle différence cela fait-il? Jeudi, les ennemis de la cigarette ont publié un rapport démontrant l'influence sur les votes des élus des dons venant de l'industrie du tabac. Et les gros donateurs ne cachent même pas le but de leur générosité: ils en veulent pour leur argent. Les banquiers attendaient depuis longtemps une nouvelle loi. Ils sont en train de l'obtenir, après avoir passé à la caisse républicaine, et ils s'en félicitent dans le Wall Street Journal. L'article qui le dit a un titre parfaitement explicite: «Les entreprises qui ont soutenu Bush attendent un retour sur investissement»…

Défense et télécommunications

Mais le concubinage de la fortune et du pouvoir peut être beaucoup plus subtil, et beaucoup plus troublant aussi. La formidable montée en puissance du groupe financier Carlyle intrigue. Il y a de quoi: la société ressemble à une résidence secondaire de la famille Bush et du Parti républicain. Carlyle achète des entreprises, prend des participations, revend après restructuration quand il y a un profit à tirer. Elle gère 12 milliards de dollars, alors qu'elle n'a que treize ans. Carlyle a tissé son réseau dans le monde entier.

Mais la puissance du géant vient de ses secteurs de prédilection: la défense et les télécommunications. Les très bonnes affaires ont commencé au début des années 1990, après l'arrivée à la présidence de Carlyle de Frank Carlucci, qui fut le patron du Pentagone sous Ronald Reagan. Peu après lui, un autre républicain a été nommé à la présidence d'une filiale de Carlyle, Caterair (services aériens): il s'appelait George W. Bush, et il n'était pas encore gouverneur du Texas. Ensuite sont venus un autre Bush, le papa, sortant de la Maison-Blanche, James Baker son secrétaire d'Etat, suivi par un petit peloton de hauts responsables de l'administration républicaine, de John Major, ancien premier ministre britannique, de Fidel Ramos, ancien président philippin, de Karl Otto Pöhl, ancien président de la Bundesbank.

Cet extraordinaire réseau de pouvoir et d'influence est pour le géant financier une arme majeure. Au printemps de l'an passé, George Bush Sr et John Major, les deux vainqueurs de la guerre du Golfe, sont allés rencontrer le roi Fahd d'Arabie saoudite et le prince Abdallah. Il s'agissait pour Carlyle d'emporter le marché des télécommunications saoudiennes privatisées. Peut-on refuser quelque chose à de pareils émissaires?

George W. Bush, le jeune, n'est resté que quatre ans chez Caterair. Mais Carlyle, avec Poppy dans la place, n'était pas loin. Le nom de W apparaît dans des investissements qu'y a faits un de ses anciens partenaires pétroliers, Khaled bin Mahfouz, auquel le FBI s'intéressait l'an passé parce qu'il serait proche de la famille Bin Laden… Surtout, au Texas, les adversaires du gouverneur se sont intéressés à la manière dont a été géré l'argent de l'Université de l'Etat. Bush a encouragé une politique d'investissements plus agressive de ses fonds par un organisme à la tête duquel il a placé une de ses riches relations. Les tiers de ces investissements sont allés vers des sociétés amies, dont 10 millions à Carlyle, qui a mis l'an passé un gros paquet dans la caisse de campagne du candidat Bush.

Entre le président, Carlyle, l'action du père, celle de James Baker et de Frank Carlucci (un ami intime du nouveau patron du Pentagone, Donald Rumsfeld) n'y aurait-il pas quelques conflits d'intérêts? La question aux Etats-Unis est à peine posée. Les politiques à la retraite n'ont pas le droit de faire du lobbying dans les cabinets ministériels de Washington, mais aucune loi ne les empêche de faciliter des investissements. Où est la différence? Carlucci explique dans le New York Times que jamais il ne prend son téléphone pour faire avancer les affaires de Carlyle, gros contractant de défense, au Pentagone. Il se contente de conseiller les cadres de la société dont il est le président…