Arabie saoudite

La famille royale se prépare soigneusement à un saut de génération

Le trône a passé une fois de plus d’un demi-frère à un autre. Mais la génération au pouvoir arrive en bout de course

La famille royale se prépare soigneusement à un saut de génération

Le royaume saoudien possède des règles de succession tout à fait originales. Contrairement aux autres monarchies du Golfe où le pouvoir se transmet classiquement de père en fils, il fonctionne selon un modèle «adelphique», qui prévoit que le trône passe de frère en frère, ou de demi-frère en demi-frère, jusqu’à «épuisement» de chaque génération. Salmane a ainsi succédé à son demi-frère Abdallah, qui avait lui-même suivi ses demi-frères Fahd, Khaled, Fayçal et Saoud depuis le décès de leur père, le fondateur du pays, Abd el-Aziz al-Saoud, en 1953.

Une autre caractéristique du modèle saoudien est la recherche constante du consensus au sein de la famille régnante. Une aspiration qui s’est traduite il y a quelques années par la création d’un «Conseil d’allégeance» chargé d’élire les souverains et de désigner leurs successeurs. L’institution est constituée de 35 princes, soit de 16 fils et de 19 petits-fils d’Abd el-Aziz, censés représenter leur parentèle et prendre toutes les décisions importantes en concertation, sinon à l’unanimité.

«Salmane a été choisi pour sa capacité à maintenir un équilibre au sein de la famille royale», observe Djilali Benchabane, chercheur associé à l’Institut Prospective & Sécurité en Europe. Un équilibre délicat à rechercher continuellement entre les descendants des nombreuses femmes d’Abd el-Aziz. Or, le nouveau roi présente de ce point de vue un excellent profil. Membre du puissant clan des Soudaïri, il a aussi les faveurs du clan d’Abdallah, qu’il a fidèlement servi ces dernières années comme prince héritier. De plus, le déclin physique de son prédécesseur lui a donné maintes occasions de prouver ses talents de médiateur.

La transition s’est déroulée d’autant plus calmement qu’Abdallah avait soigneusement préparé sa succession. Après avoir choisi Salmane comme prince héritier en 2012, il a désigné il y a quelques mois le plus jeune de ses demi-frères, Moqren, issu d’un autre clan encore, comme «futur prince héritier». Dans les heures qui ont suivi son décès, Salmane est devenu roi et Moqren prince héritier, comme prévu. La principale nouveauté a été l’intronisation d’un prince de la troisième génération, Mohammed, comme «futur prince héritier».

Salmane pourrait bien n’être qu’un monarque de transition cependant. Il est âgé de 79 ans et présente une santé fragile. «Avec son intronisation s’ouvre une ère d’important changement, assure Djilali Benchabane. Un saut générationnel se prépare.» Un saut qui présente des risques de dérapage, après plus de 60 ans de transferts de pouvoir entre demi-frères. Mais cette évolution permet d’espérer la réalisation de réformes que les fils d’Abd el-Aziz n’ont pas osé, ou pas su, mener à bien.

L’urgence grandit. Le royaume doit relever des défis considérables. Extérieurs bien sûr avec le rapprochement de son protecteur principal, les Etats-Unis, avec son pire ennemi, l’Iran, et le développement de forces djihadistes hostiles à ses frontières, au nord, en Irak, comme au sud, au Yémen. Mais les difficultés sont aussi intérieures. Le pays souffre d’un taux élevé de chômage, de l’ordre de 25 à 30%. Et il connaît une explosion démographique, qui se traduit par un fort rajeunissement de la population (près de la moitié des Saoudiens a moins de 25 ans). «Une partie de la jeunesse, marquée par le Printemps arabe, est en effervescence, confie Djilali Benchabane. Si l’Etat ne répond pas à ses attentes, le consensus qui lie la famille régnante et la population sur fond de partage des ressources pourrait bien éclater. Le danger s’est accru avec la chute du prix du pétrole, qui restreint les capacités de redistribution.»

Les petits-fils d’Abd el-Aziz se montreront-ils plus réformateurs que leurs parents? «Cette génération a étudié dans les meilleures universités et se sent à l’aise dans la modernité, assure Djilali Benchabane. Mais il s’agit moins de savoir si elle aspire au changement que si, arrivée aux affaires, elle possédera la marge de manœuvre nécessaire pour le conduire.» Il sera, là aussi, question d’équilibre. Non plus entre les différents clans de la famille régnante mais entre la famille ­régnante et quelques alliés indispensables, tel le clergé local, connu pour son ultraconservatisme.

La famille royale n’est peut-être pas aussi solide qu’elle le paraît. La culture du consensus a abouti à une large distribution des responsabilités et des ressources entre ses clans. Si de graves désaccords devaient apparaître un jour en son sein, c’est autant de centres de pouvoir qui pourraient soudainement surgir et s’affronter.

«Une partie de la jeunesse, marquée par le Printemps arabe, est en effervescence»

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