D’un côté, des images insoutenables. Gamins errants, petites mains sortant des décombres, bébés au regard vide. De l’autre, des familles désireuses de porter secours, parfois des parents en mal de descendance. Près de 2 millions d’enfants ont été touchés par le séisme qui a ravagé Haïti il y a une semaine. Parmi eux, plusieurs centaines étaient en cours d’adoption de par le monde. Déjà, la France, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas et les Etats-Unis ont annoncé qu’ils allaient accélérer les procédures, sous la pression des futurs parents.

Mardi soir, Berne a franchi le pas pour les quelques cas dont l’adoption avait été approuvée avant le tremblement de terre: ceux-là seront amenés en Suisse au plus vite. «Pour les autres, nous sommes en train d’évaluer les procédures existantes afin de décider de l’opportunité des démarches à suivre dans chaque dossier. Au total, la Suisse compte une dizaine de demandes en cours. En outre, il n’est actuellement pas question d’adopter des petits qui seraient devenus orphelins à cause du séisme», indique David Urwyler, chef de l’autorité centrale fédérale.

Lundi, un avion affrété par La Haye a rallié Port-au-Prince avec l’objectif de ramener 109 bambins sur le sol néerlandais. Neuf n’ont pas encore de famille d’accueil. «Je comprends l’angoisse des parents qui se trouvent dans l’attente de leurs petits, mais cette attitude revient à délester les autorités haïtiennes de leur responsabilité. Ce n’est pas dans l’intérêt des enfants; un tel traumatisme nécessite un travail de réparation sur place, avec d’autres personnes ayant vécu la même chose», dénonce Marlène Hofstetter, responsable du secteur adoption de Terre des hommes, présidente de la Conférence suisse des organismes intermédiaires en adoption et chargée de plusieurs mandats en Haïti pour l’Unicef.

«Démarche complexe»

«Dans ce genre de circonstances, déraciner un enfant est un traumatisme de plus, renchérit Véronique Taveau, porte-parole de l’Unicef. Mieux vaut essayer de le maintenir le plus possible dans sa culture, sa communauté, sa langue.» Après les premiers soins, l’Unicef s’active ainsi à identifier les petits Haïtiens et à retrouver des membres de leur famille, proches ou éloignés. Selon la pédopsychiatre Saskia Von Overbeck Ottino, l’adoption est par ailleurs une démarche complexe – pour les parents et les enfants – qui ne devrait pas être décidée dans l’urgence: «C’est une procédure définitive. Dans la situation actuelle, un accueil temporaire serait peut-être plus adapté.»

A travers le monde pourtant, les appels de parents désireux d’adopter un orphelin caribéen se multiplient. «Nous sommes très sollicités, y compris par des gens qui n’avaient jamais imaginé adopter avant de voir les images du séisme à la télévision, note Christine Piffaretti, fondatrice de l’Espace adoption, à Genève. Il ne faut pourtant pas perdre l’idée que l’adoption est une filiation, non un acte humanitaire.» Les propositions avaient également afflué après le tsunami de 2004, mais les petites victimes du raz-de-marée ont finalement toutes retrouvé un foyer dans leur pays.

Au-delà de la pertinence ou non de sortir un gosse de son pays après une catastrophe se pose le risque de trafic de mineurs, déjà très présent en Haïti. La capitale compte une cinquantaine de crèches, toutes pourvoyeuses de minots à l’adoption. Certaines sont moins regardantes que d’autres sur les principes et Port-au-Prince n’a pas ratifié la Convention de La Haye, référence en termes d’adoption. Entre 1500 et 1800 bambins quittent l’île chaque année – la moitié environ pour la France; neuf sur dix ne sont pas orphelins mais confiés par leurs familles dans l’espoir d’un revenu régulier de l’étranger. Avocats et pouponnières tiennent le système, les autorités sont en général consultées une fois les enfants attribués. Elles n’ont plus qu’à signer les bons de sortie et le font souvent sans davantage de vérifications.

«Il y a un risque accru dans les circonstances actuelles, redoute Christine Piffaretti. Des petits pourront être déclarés adoptables sans qu’il n’y ait eu la moindre enquête sur le terrain car personne n’aura les moyens de la faire. Actuellement déjà, nous savons que nombre de dossiers sont falsifiés.» Une foule de documents a été perdue dans le séisme. L’administration publique, elle, est laminée.

Surveillance à l’aéroport

«Depuis une semaine, nous voyons des enfants errants, perdus, désespérés. C’est la porte ouverte à toutes sortes d’abus, violences physiques, sexuelles, trafic… Nous sommes en alerte et très vigilants. Tous les adultes tentant de quitter l’île avec des gosses seront interrogés par les Casques bleus postés à l’aéroport», relève Véronique Taveau. L’affaire de L’Arche de Zoé est encore dans toutes les têtes et l’adoption ne peut se résumer à un bienfait humanitaire.