L'un est pendu à son cou. Les deux autres sont posés sur la table, encombrée de tracts et de rubans jaunes frappés du sigle reconnaissable de «Pora» («Il est temps»), avec un cadran de montre dessiné à l'intérieur du «o». Sans cesse en train de sonner, les trois téléphones portables de Youri Polyukovitch sont les armes politiques préférées de cet étudiant en histoire des civilisations, spécialiste des Mayas, devenu depuis six mois activiste à plein temps. Diplômé de la prestigieuse académie Mohilan de Kiev, ce gaillard de 24 ans, taillé comme un haltérophile, est l'âme damnée du mouvement dans la capitale.

La «révolution orange» qui secoue le pays depuis le second tour de dimanche et ses résultats contestés doit beaucoup à la campagne de mobilisation estudiantine que Youri, et la quarantaine d'autres coordinateurs chargés de quadriller les universités de Kiev, ont mené tambour battant depuis la fin de l'été. Lancé au début 2004 sur le modèle des mouvements civiques serbe (Otpor) et géorgien (Kmara), le mouvement Pora a fait de la jeunesse de ses cadres sa principale force de frappe. En quelques semaines, 9000 volontaires, étudiants pour la plupart, ont quadrillé le pays, incitant les Ukrainiens à voter et multipliant les communiqués sur leur site Internet (www.pora.org.ua). Pour finir par assurer, depuis la révolte née dimanche soir, une bonne partie de la logistique et des cordons de sécurité sur la place de l'Indépendance occupée jour et nuit par plus de 200 000 partisans du candidat de l'opposition, Viktor Iouchtchenko, déclaré perdant lundi à l'issue d'un scrutin entaché de fraudes.

Dans cette révolte pacifique qui a pris d'assaut Kiev et l'Ukraine, Youri est au four et au moulin. Ce vendredi matin, sa journée a débuté à 7 heures par un tour des dortoirs de l'Université de médecine, pour s'assurer que le mot d'ordre de grève est bien suivi. «J'arrive, j'explique pourquoi il faut tenir bon, je réponds aux questions», explique-t-il, debout devant les centaines de tentes où dorment, sur la place de l'Indépendance, les purs et durs de Notre Ukraine, le parti de Viktor Iouchtchenko. Puis vers midi, Youri est passé à l'action, en essayant de prendre le contrôle de la commission de contrôle des médias, l'organisme gouvernemental de tutelle de la TV publique, à la solde du pouvoir et du président officiellement déclaré vainqueur, le premier ministre sortant Viktor Ianoukovitch.

Un acte symbolique de la «révolution orange»: «On ne voulait pas de bataille rangée, poursuit Youri. On s'est juste installé sous leurs fenêtres en énumérant tous les mensonges grossiers des médias publics. Ils doivent savoir que le peuple n'est pas dupe». Ils? «Les fonctionnaires acquis au pouvoir de Koutchma (le chef de l'état sortant) et de sa clique. Et les prétendus journalistes qui persistent à dire devant les caméras que le gouvernement contrôle la situation…» Les policiers qui ceinturaient le bâtiment les ont repoussés sans violence. Mais d'autres opérations de ce genre sont déjà prévues pour le week-end.

Pora ne compte pourtant pas que des amis, y compris au sein des manifestants. L'apparition soudaine de ce mouvement en Ukraine, la présence en son sein d'activistes serbes et occidentaux, les questions sans réponse sur son financement qui serait en partie assuré par le milliardaire George Soros en ont fait une organisation sulfureuse. Youri, ravi de cette étiquette subversive, en rajoute: «On a les reproches qu'on mérite. Nous sommes très actifs, donc très critiqués.» Vladislav Kaskiv, le président de l'organisation «Pour une élection libre», étroitement liée à Pora, réfute pour sa part ces accusations: «Notre argent vient des dons de riches hommes d'affaires ukrainiens. Tous ne sont pas pourris. Beaucoup veulent, comme nous, un Etat de droit moderne. Les combines mafieuses du pouvoir tuent le marché.»

Difficile, il est vrai, d'accorder du crédit aux critiques distillées dans la presse gouvernementale alors que des agents du SBU, l'ex-KGB, ont été pris en octobre la main dans le sac: ils tentaient de perquisitionner les locaux de Pora sans mandat et ont affirmé que six de ses militants, dont Youri, détenaient des explosifs. Sans qu'aucun élément de l'enquête ne vienne depuis étayer cette thèse.

Youri, sa chapka de fourrure rivée sur le crâne, se gausse des méthodes policières. «Ils n'avaient pas compris que l'Ukraine a changé. Maintenant, avec les élections puis cette mobilisation sans précédent, ils le voient.» L'activiste de Pora, qui a travaillé un temps comme assistant parlementaire d'un député de Notre Ukraine, parie sur «le changement inévitable». Il sera, lundi, devant le bâtiment de la Cour suprême qui devra se prononcer sur le recours déposé par l'opposant Viktor Iouchtchenko. Avec, dans ses téléphones portables, les numéros de ses contacts «à l'OSCE, dans les ambassades et au sein des organisations américaines et européennes qui nous soutiennent».

Fort de son implantation dans les universités, dans les milieux associatifs et sur la place de l'Indépendance de Kiev transformée en camp retranché de l'opposition, Pora, comme son nom l'indique, estime que le moment est enfin venu.