«Le voilà!»: comme dans un scénario parfaitement réglé, Alfred Sirven, grand absent d'un procès où on ne croyait plus le revoir, a fait mercredi son entrée dans le box de la XIe Chambre correctionnelle du Tribunal de Paris à l'heure prévue: un peu avant 13 h 30. Applaudie, théâtrale, l'apparition de l'accusé, sans menottes, encadré de deux gendarmes, n'aura rien de magique. Long pardessus anthracite et costume bleu… pétrole, un homme ordinaire, ce Sirven. Un retraité un peu enveloppé, plus rougeaud que hâlé, voilà qui ne fait pas un bon casting pour ce passe-murailles des îles du Pacifique, ni pour cette série judiciaire où le panache, l'élégance de la tenue et de la parole appartiennent plutôt à Roland Dumas, même atteint par ses écarts de langage, la semaine dernière.

Baiser et poignées de main

Simplement, Alfred Sirven, dans l'imaginaire du public, c'est le matamore de l'affaire – par l'étendue des détournements qu'on lui attribue, par les mystères qu'il cache par-devers lui. Car on se demande toujours s'il parlera: «Je suis là pour répondre aux questions», confirmera plus tard à la présidente, d'une voix de gorge mal assurée, l'ex-directeur d'Elf Acquitaine International, que défendent trois avocats: Mes Naïk, Turcon et Gastaud.

L'audience, elle, commence par un baiser. Celui que le dispensateur de millions (présumé) échange avec celle qui fut une amie, Christine Deviers-Joncour. Puis il serre la main à ses comparses venus, un à un, le saluer: Roland Dumas, André Tarallo, Jean-Claude Vauchez, Loïk Le Floch-Prigent, Gilbert Miara… A défaut de gaîté, une cordialité convenue avant le grand déballage. Car l'atmosphère a changé ici. Comme si les choses sérieuses allaient commencer, avec cette entrée inédite au milieu d'un procès qui allait toucher à sa fin.

L'interrogatoire. Alfred Sirven confirme qu'il est né il y a septante-quatre ans à Toulon. Et que son adresse, jusqu'à sa fuite en Asie, fut 4, rue de Monthoux, à Genève. Côté charges, il est à la fois accusé d'abus de biens sociaux (pour des salaires et avantages accordés à Christine Deviers-Joncour et Gilbert Miara) et de complicité d'abus de biens sociaux. Le tout cumulé avoisinant les 64 millions de francs français.

«Qu'avez-vous fait après votre départ d'Elf en 1993?» demande la présidente. Là, on se fait plus hésitant: «J'ai pris ma retraite. Les dates qui me concernent, j'ai tendance à les oublier. J'étais résident en Suisse et j'y suis resté. Ensuite, je suis parti, ça devait être quelque chose comme en 1997.» On peut être plus précis. Et c'est bien là que la suite du procès peut inquiéter: par les trous de mémoire d'un homme qui en sait trop. On le réentendra donc, mais plus tard. Après accord avec les avocats, la Cour annonce que le procès est reporté à quatre semaines. Alfred Sirven sera entendu les 12, 13 et 14 mars. D'ici là, le prévenu restera en prison, dans une des cellules pour VIP de la Santé, aux côtés de Crozemarie et de Papon.

Dans l'effervescence de la sortie d'audience, les avocats de Sirven ont annoncé qu'ils allaient déposer plainte pour «vol et recel» des effets personnels de leur client à Manille. Le Parisien et Paris-Match ont en effet publié, sur leur site Web, quelques-uns des 200 noms que contient le petit agenda Hermès de l'homme d'affaires. On y retrouve les vedettes déjà connues de l'affaire. Dont Dieter Holtzer, l'homme des services secrets allemands dans l'affaire Leuna, avec qui Sirven dispose de plusieurs numéros de téléphone. Côté «politiques», Gilles Ménage à l'Elysée ou JCM, pour Jean-Christophe Mitterrand, Charles Pasqua, Michel Roussin, Gérard Longuet… Mais la gauche n'est pas oubliée, puisque Tony Dreyfus, maire PS du Xe Arrondissement de Paris et avocat de Thomson dans l'affaire des frégates, côtoie des syndicalistes (André Sainjon, ex-CGT) et des policiers (Bernard Delaplace) et des industriels (Patrick Maugein, pétrolier corrézien…). Sans oublier Roland Trachsel, proche de l'intermédiaire André Guelfi et directeur de la fiduciaire Orgafid à Lausanne dont les locaux ont été perquisitionnés sur ordre du juge Paul Perraudin dans le cadre de l'affaire Elf.