Royaume-Uni

Les fantômes du conflit nord-irlandais

A la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, on redoute que la liberté de circuler ne soit remise en cause par le Brexit. Reportage

La route sinue entre les collines qui forment un patchwork de nuances de verts. Difficile d’imaginer que ce paysage bucolique d’Irlande était, il y a vingt ans, hérissé de miradors et traversé de barbelés. Les cicatrices ont disparu mais leur souvenir est vif comme la crainte que, d’ici à deux ans, la mise en place du Brexit ne rétablisse une frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, l’une des quatre nations du Royaume-Uni.

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Anciennes divisions communautaires attisées

En plus de constituer une menace pour l’économie irlandaise, le Brexit attise les anciennes divisions communautaires: le 23 juin 2016, l’Irlande du Nord a voté à 56% pour rester dans l’Union européenne (UE), mais les protestants unionistes (au niveau politique, le Democratic Unionist Party, DUP) ont choisi majoritairement, comme le reste des Britanniques, de quitter l’UE. En revanche, les catholiques républicains (notamment le parti Sinn Féin, favorable à la réunification de l’Irlande) ont plébiscité l’UE.

Certains, comme Declan Fearon, qui vit dans la zone limitrophe, côté nord-irlandais, craignent le retour des tensions, celles des «Troubles», l’euphémisme utilisé pour désigner le conflit de trente ans entre catholiques républicains et protestants unionistes qui a fait plus de 3500 morts: «Pour rien au monde, je ne voudrais revivre cette époque sombre. Personne, à part quelques extrémistes, ne veut reprendre les armes. Mais la restauration d’une frontière, même poreuse, mènera le pays à la catastrophe.»

Deux pays interdépendants

Pour aller de Dundalk en République d’Irlande à Newry en Irlande du Nord, le trajet dure, en bus, une trentaine de minutes. Aucune douane, aucun panneau ni barrière. Seule la limite de vitesse, indiquée en miles par heure, signale le passage en Irlande du Nord. Les deux petites villes, longtemps parmi les plus pauvres de l’île, ont connu une relative embellie économique depuis la signature de l'Accord de paix du Vendredi saint en 1998. Une autoroute payée par des fonds européens et inaugurée en 2010 ainsi qu’une voie ferrée les relient. Selon les statistiques recueillies par la Chambre du commerce de Newry, plus de 25 000 personnes traversent quotidiennement cette portion de la frontière invisible pour travailler ou faire leurs achats au meilleur tarif. Seul signe de ces allées et venues transfrontalières, la présence, à Dundalk et à Newry, de nombreux bureaux de change.

La Chambre du commerce de Dundalk et celle de sa voisine Newry vantent les mêmes atouts pour promouvoir le business: bonnes infrastructures à mi-chemin entre Dublin et Belfast (leurs aéroports respectifs sont à moins d’une heure), parc de développement économique, main-d’œuvre qualifiée et bon marché, disponibilité de terrains et de logements. Mais grâce au faible taux d’imposition sur les sociétés pratiqué en Irlande (12,5%), Dundalk s’en tire mieux que Newry et a su attirer des grandes compagnies: PayPal et Ebay notamment. Le Brexit joue en faveur de Dundalk qui restera dans l’UE contrairement à Newry qui pourrait se trouver enclavée.

«Ballet d’hélicoptères et fouille des maisons»

Declan Fearon lève les yeux vers la colline recouverte de bruyères et de fougères derrière son entreprise. La frontière est à un jet de pierre. «Au temps des troubles, des milliers de militaires étaient basés dans ces parages. Les opérations de contre-terrorisme alternaient avec les attentats de l’IRA (ndlr: l’armée républicaine irlandaise). Notre quotidien était rythmé par le ballet des hélicoptères, les fouilles des maisons et les checkpoints. Toutes les semaines, des hommes en armes débarquaient dans ces locaux.»

Declan Fearon est le porte-parole des Border Communities Against Brexit, une association qui milite contre le Brexit. S’il ne peut annuler le résultat du référendum de juin 2016, il espère au moins que les Républicains du Sinn Féin – l’un des deux grands partis politiques – obtiendront un statut spécial pour l’Irlande du Nord: «Les contrôles douaniers doivent se faire aux aéroports entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni mais pas à l’intérieur de l’île entre les deux entités irlandaises.»

Personne ne veut reprendre les armes. Mais le retour de la frontière mettra le feu aux poudres.

Declan Fearon, porte-parole des Border Communities Against Brexit

Le DUP refuse en bloc l’idée d’un «statut spécial» qui pourrait être le premier pas vers la réunification de l’Irlande mais prône un aménagement du Brexit qui préserverait partiellement la libre circulation des biens et des personnes. Declan Fearon n’y croit pas: «L’Irlande du Nord deviendrait la porte d’entrée des migrants et des marchandises non déclarées vers la Grande-Bretagne ou vers l’UE. C’est impensable, comme l’a expliqué Michel Barnier, le négociateur européen.» Des contrôles informatiques comme le propose le DUP? «Cela ne marcherait qu’avec ceux qui veulent se conformer aux lois. Illusoire!» assène Declan Fearon.

Une menace pour la paix

Pour sensibiliser la population et les autorités, l’association Border Communities Against Brexit a, plusieurs fois cette année, bloqué le trafic à l’endroit des anciens checkpoints avec des faux postes de douane et des militants déguisés en gardes-frontière, explique Declan Fearon: «Je réalise la moitié de mon chiffre d’affaires en République d’Irlande, une entrave au commerce, les paperasseries administratives pourraient couler mon entreprise de vente de cuisines aménagées.» Mais il ne s’agit pas que d’économie. Le vrai risque est politique, prévient Declan Fearon: «Séparer les deux Irlande se soldera par le retour des fantômes de la guerre civile. Les tensions entre les deux communautés et leurs partis respectifs augmentent de jour en jour. Personne ne veut reprendre les armes. Mais le retour de la frontière mettra le feu aux poudres. D’ailleurs les premiers attentats en Irlande du Nord ont été commis contre des postes-frontière, Londres devrait se souvenir de cela.»

Attablé à une terrasse de pub inondée de lumière, Finbar Maguire, un habitué qui se définit comme activiste apolitique, reconnaît que derrière l’apparente quiétude, les tensions communautaires persistent: «La ville est majoritairement catholique et républicaine, les protestants vivent en périphérie. Cette séparation contribue à la tranquillité. Les protestants ou même ceux des catholiques qui n’ont pas soutenu l’IRA ne sont pas les bienvenus partout.» Chaque clan a son pub, et, à moins d’être étranger, il est tacitement interdit de franchir les barrières politico-communautaires: «Je me suis aventuré là où je ne devais pas et j’ai refusé de dire qui était ma famille. Cet outrage m’a valu d’être jeté hors du pub manu militari.»

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