Reportage

Les fantômes de Daech hantent Raqqa en ruines

Plus d’un an après la chute de la capitale djihadiste, et alors que Donald Trump annonce un retrait, les bombes du groupe Etat islamique continuent à tuer. Dans la ville détruite à 80%, la reconstruction n’a pas encore commencé

Leila Mustafa voudrait être le nouveau visage de Raqqa, incarner le futur de la ville débarrassée du groupe Etat islamique (EI). «Quelle revanche sur les djihadistes qui voulaient réduire les femmes en esclavage!» explique celle qui dirige désormais la ville. Elle a été nommée, à 30 ans à peine, à la tête du Conseil municipal, un poste qu’elle partage avec un homme. Son projet est clair et constitue l’antithèse de celui que l’EI avait pour la ville: «Raqqa sera un modèle de démocratie où toutes les communautés vivront en bonne intelligence et où les femmes joueront un rôle prépondérant.»

Mais plus d’une année après la libération de Raqqa, le 17 octobre 2017, les défis restent innombrables, à commencer par la menace que fait peser l’EI, qui n’a pas dit son dernier mot. La reconstruction piétine et l’argent manque, mais Leila ne se décourage pas, elle veut relever la cité de ses ruines.

Aller à Raqqa nécessite quelques détours, car la ville sous contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS) reste dangereuse. Engins explosifs, bombes improvisées et mines antipersonnel font chaque semaine des victimes. L’ancien fief djihadiste est ceinturé de checkpoints pour contenir la menace terroriste. Aïn Issa, à une cinquantaine de kilomètres au nord de la ville, est la base arrière des FDS et le passage obligé où sont délivrées toutes les autorisations pour se rendre à Raqqa.

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Un camp retranché sur les bords de l’Euphrate

A partir de là, les abris de fortune des déplacés et les édifices éventrés se succèdent de part et d’autre de la route rectiligne. A l’orée de la banlieue, il y a plus de maisons défoncées que d’habitations intactes. Pour rencontrer Leila Mustafa, il faut contourner la ville et piquer sur le fleuve. Le grand bâtiment neuf, entouré de murs et de barbelés, ressemble plus à un camp retranché qu’à une mairie. Il abrite pourtant la nouvelle administration.

«Dans les années 1990, Raqqa était une petite ville un peu endormie sur les bords de l'Euphrate», se souvient Leila Mustafa: «Il y avait une majorité d’Arabes sunnites, mais aussi des Kurdes, des Yézidis et des chrétiens. C’était harmonieux; entre voisins de différentes confessions, nous nous entendions bien.» Economiquement prospère, la ville est marginalisée sur le plan politique. La première visite d’un président syrien remonte à celle de Bachar el-Assad en 2011. «Raqqa est restée tribale et traditionnelle, explique Leila Mustafa, il y avait plus de tuk-tuks que de voitures et l’hospitalité était une règle d’or. Les portes des maisons restaient toujours ouvertes aux visiteurs.»

Sentiment de honte

Tout d’abord épargnée par la guerre, Raqqa est conquise par les militants de l’Armée syrienne libre (ASL) et du Front Al-Nosra en mars 2013. L’EI les en chasse en 2014 et contraint des milliers d’habitants à l’exil, dont Leila Mustafa: «J’ai payé un passeur pour qu’il nous emmène avec toute ma famille à Hassaké, hors de la zone contrôlée par les djihadistes.»

Les djihadistes font de Raqqa leur capitale, c’est là que beaucoup de combattants étrangers séjournent. C’est là aussi qu’ils se sont repliés après la chute de Mossoul en juillet 2017 avec le projet de résister jusqu’au bout. Des mois d’assauts acharnés ont réduit les forcenés et contraint les derniers djihadistes à fuir au sud vers Deir ez-Zor.

Mais pour obtenir ce résultat, la coalition menée par les Etats-Unis a littéralement écrasé la cité sous des tonnes de bombes et laissé un paysage de désolation absolue. A part les rues qui ont été partiellement vidées de leurs décombres, rien n’a changé depuis la fin des hostilités, comme si la guerre venait à peine de prendre fin. «Quand je vois ce spectacle, j’ai honte de ne pas pouvoir faire plus pour reconstruire ma ville», se désole Leila Mustafa.

Des cadavres sous les décombres

Impossible de savoir combien de cadavres sont encore prisonniers des décombres. Les démolisseurs ne cessent de faire des découvertes macabres, la dernière en date, selon Leila Mustafa: «une fosse commune utilisée par l’EI» où se trouveraient des centaines de dépouilles.

Les dix ponts que comptait Raqqa ont été détruits. L’électricité, les égouts et l’eau courante n’ont pas encore été rétablis. Aucun hôpital ne fonctionne. En revanche, la plupart des routes ont été dégagées de leurs gravats, laissant béants les cratères des obus. L’ampleur des dégâts est considérable, poursuit Leila Mustafa, «25 000 bâtiments ont été totalement aplatis et 30 000 autres sont largement détruits».

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«La hantise des islamistes: une femme libre»

L’absence de sécurité complique la reconstruction. Si la guerre est finie, les explosions dues aux mines et pièges laissés par l’EI continuent de tuer chaque semaine. Des bâtiments en passe de s’écrouler ceignent le principal rond-point de la ville. Ali Mohammed Ali montre une maison ruinée et avertit: «Ne foulez pas ces gravats, ils sont piégés. Deux enfants sont morts hier en jouant dans ces débris.» Ali Mohammed Ali a décidé de revenir à Raqqa après la chute de l’EI pour y ouvrir un café: «La journée, la situation est calme, mais à la nuit tombée, l’insécurité règne, l’EI n’a pas complètement disparu. L’organisation a gardé des sympathisants qui volent, pillent les maisons, rackettent les rares commerçants.»

Leila Mustafa constate aussi une recrudescence des activités de l’EI. «Daech conserve des cellules dormantes. Les djihadistes font profil bas durant la journée, pour échapper aux patrouilles. Ils privilégient une sale guerre et planifient leurs attentats à l’aide de voitures piégées ou de mines antipersonnel.» Début novembre, Bashir Faisal al-Huwaidi, un des députés de la ville, leader tribal influent et collègue de Leila Mustafa, s’est fait assassiner dans la ville. «J’ai parfois peur. Je pense que c’est bien naturel, surtout parce que je représente ce que les islamistes détestent le plus, une femme libre, kurde, et moderne», dit-elle en souriant et en agitant ses boucles noires pour donner plus de force à ses propos.

«A tout prendre, je préfère l’EI aux Kurdes»

L’EI est pointé du doigt pour l’assassinat de Bashir Faisal al-Huwaidi. Mais, dans l’écheveau d’inimitiés et d’alliances, beaucoup pourraient avoir voulu se débarrasser d’un puissant leader arabe qui collaborait avec les Kurdes, y compris ces derniers.

C’est ce qu’insinue à demi-mot et de façon anonyme un résident de Raqqa, qui a fui après que les Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les Etats-Unis et formées de miliciens kurdes et arabes ont pris le contrôle de la ville: «Les FDS ou les Kurdes, c’est la même chose, ils sont vus comme des occupants. Raqqa est une ville arabe où les Kurdes n’ont rien à faire et où ils veulent pourtant imposer leur projet. Je ne peux pas leur faire confiance car ils se conduisent comme des nouveaux dictateurs. Pour eux, nous les Arabes sommes tous des djihadistes et ils veulent se venger de ces derniers. A tout prendre, je préfère l’EI.»

Où trouver l’argent pour rebâtir la ville

Le souvenir des exactions commises pour reprendre Raqqa aux djihadistes nourrit aussi les rancœurs. Pour Amnesty, la coalition menée par les Etats-Unis et les FDS ont mené une guerre d’anéantissement, sans discrimination suffisante pour protéger les civils. Le bilan humain est très lourd bien que difficile à évaluer en raison «du déni qui entoure cette opération militaire».

Sur les flancs d’une montagne de débris, une grue et des ouvriers s’affairent sous le regard consterné du propriétaire, Ibrahim. «La reconstruction de l’immeuble n’est pas pour demain, pour l’instant j’évacue les restes des murs. Après on verra, je procéderai petit à petit, en fonction de l’argent disponible, mais cela prendra du temps. La municipalité ne nous aide pas, nous sommes seuls face au désastre.»

Le coût de la reconstruction est évalué, selon Leila Mustafa, à plus d’un milliard de dollars. «Les Etats-Unis ont coupé une partie de l’aide destinée aux projets civils et l’ensemble de la communauté internationale se détourne des projets de réhabilitation de l’après-guerre.»

Le café des décapitations

Cette lenteur nourrit le ressentiment contre les nouveaux maîtres de la ville. Ali Mohammed Ali, dans le chantier du café qu’il compte ouvrir bientôt, observe la montée des critiques: «Beaucoup ne comprennent pas qui détient le pouvoir. Les Kurdes parlent de démocratie, mais c’est une administration opaque qui décide. Avant, c’était clair, c’étaient les chefs tribaux ou l’EI, maintenant c’est le mystère.» Pourtant, Ali Mohammed Ali a fait le pari du retour, contrairement à beaucoup: sur les 350 000 habitants de Raqqa, seuls 150 000 y vivent aujourd’hui.

Un groupe de jeunes femmes en hidjab se hâtent sur le trottoir: «Elles sont dehors et c’est déjà un immense progrès. Il ne faut pas leur demander d’ôter leurs voiles, ce serait trop», commente Ali Mohammed Ali. Il a choisi de donner un nom anglais à son café, Today, tout un symbole: «Avant, ici, l’EI avait érigé un grand écran où passait en boucle leur propagande. C’est aussi ici, sur ce terre-plein, que des dizaines de condamnés ont été suppliciés. En m’installant ici, je veux passer ce message, l’EI c’est fini.»

«Faire tomber les barrières ethniques et religieuses»

«Rétablir la confiance prendra du temps», consent Leila Mustafa, dans son bureau: «Nous avons gagné sur le plan militaire, mais les cœurs et les esprits doivent encore être conquis. Nous ne partons pas de nulle part, quand j’étais enfant, les hommes portaient des jeans et les femmes sortaient tête nue.»

Point fort de son programme, elle veut intégrer les femmes à tous les échelons de la société. «L’EI a instillé des idées pernicieuses sur ce qu’est l’islam. Mais je veux faire tomber ces barrières qui séparent les communautés ethniques et religieuses, les femmes et les hommes.» Le chemin sera long pour panser les plaies de Raqqa.

Ci-dessous, le témoignage d'une djihadiste lausannoise:

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