C’est finalement Irina Bokova qui a été élue Directrice générale de l’Unesco mardi soir à Paris, après une intense campagne médiatique contre Farouk Hosni, ministre égyptien de la Culture en poste depuis 22 ans, et proche du raïs Hosni Moubarak. Alors que l’élection semblait quasi-jouée il y a quelques semaines, au 5e tour, la Bulgare a obtenu 31 voix contre 27. Un retournement de situation dû, entre autres, au net. Les adversaires de l’Egyptien ont su parfaitement utiliser la Toile pour diffuser appels et lettres ouvertes qui ont contribué à sa mise en cause publique, et à son échec.

Peu de sources originales

C’est sa désormais célèbre tirade sur les livres israéliens qu’il «brûlera lui-même si on en trouve dans les bibliothèques égyptiennes», prononcée en 2008 lors d’une altercation avec des députés issus des Frères musulmans, qu’on retrouve le plus souvent sur la Toile, parfois incorporée à une dépêche d’agence, reprise telle quelle par les médias. D’autres citations émergent au hasard des clics: «La culture israélienne est inhumaine. C’est une culture agressive, raciste, prétentieuse, fondée sur un principe simple: le vol». Ces extraits ont commencé à circuler avant l’été, quand dans les coulisses, l’élection se discutait. Nulle part de source précise, de lien direct vers un extrait de discours, un site officiel, voire un blog: les originaux, s’ils existent, sont en arabe, nécessitant un logiciel ad hoc pour les moteurs de recherche, et un arabisant de l’autre côté du clavier. Comme souvent, les médias comme les personnalités font confiance aux agences de presse pour vérifier leurs sources. (En l’occurrence Farouk Hosni lui-même a confirmé avoir tenu ces propos, puisqu’il s’est officiellement excusé depuis).

Le mouvement prend une nouvelle ampleur pendant l’été. Dans le silence estival, les médias généralistes commencent à relayer les appels lancés par certaines organisations juives comme celui du CRIF en France. Septembre marque une nouvelle étape. Des personnalités qualifiées donnent leur avis, dans des sites spécialisés, ou sont interrogées par des médias généralistes: en France, Libération interroge l’ancienne ministre Simone Weil; Claude Lanzmann et Bernard-Henri Levy écrivent une tribune retentissante dans Le Monde, et, en Suisse, Le Temps ouvre ses pages Opinion à Joël Rubinfeld, vice-président du Congrès juif européen. De nombreux sites et blogs s’emparent à leur tour de l’affaire. L’approche du jour de l’élection donne lieu à une montée en puissance des attaques contre Farouk Hosni. Le mouvement est particulièrement puissant en France, qui accueille le siège de l’Unesco, et donc les ultimes négociations en coulisses. Il se trouve de plus que le positionnement politique français n’est pas simple: l’Egypte est un allié traditionnel de la France, une puissance régionale dont le soutien est indispensable à Paris qui rêve de retrouver un rôle conséquent au Proche-Orient, enfin l’Egypte préside actuellement l’Union pour le Monde arabe, chère au président Nicolas Sarkozy.

L’amplification du net

L’article du Monde de Nathalie Nougayrède le 2 septembre marque une nouvelle étape. Selon elle, l’allocution d’excuses de Farouk Hosni a été au moins revue, voire en partie rédigée, par le conseiller personnel de Nicolas Sarkozy lui-même, Henri Guaino. C’est l’hallali. A la tête de la contestation, Bernard-Henri Lévy, qui en fait une affaire presque personnelle. Une recherche sur Google avec son nom et celui de Farouk Hosni indique 33’600 pages de résultats. C’est dire la place que le sujet a gagnée en quelques jours. Il faut dire que non seulement l’intellectuel français s’en est donné à cœur joie sur ses propres réseaux, son site, sa page Facebook et sur Twitter, mais ses nombreux relais médiatiques ont encore démultiplié son intervention sur la Toile: BHL a été interrogé sur RTL, sur France Info, il tient aussi une chronique régulière au Point – autant de médias très présents sur la Toile, qui génèrent à leur tour du buzz supplémentaire. Un torrent contre lequel même les propos positifs du chasseur de nazis Serge Klarsfeld, favorable à Farouk Hosni, n’ont aucune chance.

D’autant que d’autres acteurs interviennent encore. Elie Wiesel, Prix Nobel de la Paix, reprenant les informations d’un site d’information arabe, l’accuse publiquement d’avoir organisé en 1985 la fuite du commando palestinien responsable de la prise d’otages du paquebot italien Achille Lauro, quand il était diplomate à Rome. Le centre Simon Wiesenthal insiste lui aussi sur le danger que représente la candidature égyptienne. Les défenseurs des médias soulignent son bilan très négatif en matière de liberté d’expression et de presse en Egypte, où les blogueurs sont pourchassés. Les intellectuels égyptiens sont appelés à la rescousse. A chaque fois, chaque article de presse, chaque dépêche d’agence est reprise et reproduite des milliers de fois.

Quand le dernier tour de scrutin a lieu mardi soir, les jeux sont faits. Les confidences futures des diplomates diront le poids de toutes ces luttes d’influence relayées sur la Toile. Pour la première fois, une femme va diriger l’Unesco, qui plus est venant d’un pays de l’ancien bloc communiste. Mercredi après-midi, Farouk Hosni, défait, dénonce dans l’Unesco une institution «politisée».